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PESTRE, L’Etat, le réfugié et son thérapeute
 | Elise PESTRE, L’Etat, le réfugié et son thérapeute. Les conditions de vie psychique des réfugiés , Thèse de Doctorat,
Université Denis Diderot - Paris 7, soutenue le 23 juin 2007, 523 pages.
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| Elise Pestre, née en 1976, partage actuellement sa vie entre Buenos-Aires et Paris. Psychologue clinicienne, elle a travaillé avec une population psychotique à l’hôpital Robert Ballanger (Seine-St-Denis) ainsi qu’avec des patients réfugiés (Femmes de la Terre, Comede).
Le statut de réfugié reste le centre de ses recherches actuelles. elise.pestre@gmail.com |  |
Résumé :
Les politiques gouvernementales, qui mènent aujourd’hui un véritable combat contre l’immigration dite « clandestine », tentent de définir si la demande d’asile est légitime ou non, en d’autres termes, si le demandeur est un « vrai » ou un « faux » réfugié. Il ressort, selon ces instances décisionnelles, qu’il s’agit dans la majorité des cas, d’un exilé économique ou thérapeutique, plus que d’un « véritable » sujet persécuté. Quelles sont les incidences subjectives de ces soupçons souverains sur celui qui est en quête de refuge ? Si son corps est affecté par l’injonction étatique à témoigner et à prouver, le récit de ses persécutions l’est aussi. En effet, devoir « tout relater » à un Autre, lorsque l’accès aux souvenirs est barré par la rencontre avec le Réel, ne va pas sans produire des effets démétaphorisants. Ce montage testimonial se constitue parfois comme une création vitale qui fait office de refuge à celui qui cherche un asile. Le sujet démuni, suspendu à l’attente de ses « papiers », tente, par les moyens qui lui restent, de sortir de sa nudité psychique et juridique. Comment le clinicien va-t-il pouvoir travailler avec cette population mise au ban du politique ? Quels sont les effets de ces rencontres sur la subjectivité de celui qui écoute ce qui touche à la cruauté humaine ? Que peut faire le psychologue du discours de l’Etat, qui le place dans une posture d’expert et qui lui demande de distinguer le vrai témoin du faux ?
Les interactions en jeu entre l’Etat, le réfugié et son thérapeute seront envisagées à partir de la psychanalyse et nous conduiront à poser les jalons d’une « clinique de l’asile ».
Mots clés : réfugié, traumatisme, témoignage, droit d’asile, politique, contre-transfert, clinique de l’asile, vérité, Etat.
Table des matières :
Première Partie : Aspects historiques et politiques
Chapitre I : Les origines de la notion de réfugié
1. Historique de la demande d’asile
1.1. Les origines lointaines du droit d’asile
1.2. L’asile en Grèce Antique et la tradition romaine de l’asile.
1.3. L’asile judéo-chrétien et l’asile musulman
1.4. Genèse du droit d’asile actuel
1.5. XXème siècle et avènement de la définition moderne du réfugié.
2. Etymologie et définition des termes
2.1. Le terme réfugié
2.2. Le terme asile
2.3. Des sens figurés et littéraires
2.4. Une notion intrinsèque au refuge : l’hospitalité
3. Procédures administratives relatives à l’asile, obstacles et difficultés
3.1. Actualité des termes « réfugié » et « demandeur d’asile »
3.2. Dispositif législatif et procédures en vigueur pour la demande d’asile conventionnel
3.2.1. L’Office Français des Réfugiés et Apatrides (O.F.P.R.A.)
3.2.2. Les recours au rejet : la Commission de Recours aux Réfugiés (C.R.R.) et le réexamen à l’O.F.P.R.A.
4. Données statistiques et crise du droit d’asile
5. Critique du contexte politique actuel et introduction aux problèmes
Chapitre II. Les conditions juridique et psychique du sujet réfugié
1. Comment penser la relation du sujet réfugié à l’Etat ?
1.1. Le réfugié est l’étranger
1.2. La vie capturée par le pouvoir : Michel Foucault et la « biopolitique »
1.3. Hanna Arendt : le réfugié comme « figure paradigmatique » de l’ère moderne.
1.4. Le réfugié est-il un homo-sacer ?
1.4.1. Le réfugié débouté est-il un « homme tuable » ?
1.4.2. De la nudité juridique à la nudité psychique
1.4.3. Le réfugié : l’étranger du national
1.4.4. Les zones d’attente, des localisations d’exception situées hors du droit.
2. Violence politique et droit
2.1. Freud : violence, droit et économie pulsionnelle
2.2. L’extension des pouvoirs de la police selon Walter Benjamin
2.3. L’instrumentalisation du sujet par la loi
2.4. Une violence indirecte et rationalisée
2.5. La prolifération du juridique et la mouvance continue des textes de loi
2.6. La violence exercée à l’encontre du sujet par la « recodification juridique »
3. Etre « demandeur » d’asile, un terme à la jonction du droit et de la psychanalyse
3.1. Une demande incompressible ?
3.2. Demandes croisées : des allers et retours entre la demande du réfugié et celle de l’Etat
3.3. Demande, institution et psychothérapie
3.4. Qu’est-ce que demande le demandeur d’asile ?
Deuxième Partie : Approche clinique.
Chapitre I : L’émergence de symptômes spécifiques : une « clinique de l’asile » ?
- Quelle place accorder à la dimension culturelle du sujet ?
1. L’avènement d’une symptomatologie articulée à des conditions d’être actuelle
1.1. Repérage d’une symptomatologie post-traumatique caractéristique
1.2. Le clivage : une défense qui lutte contre les effets destructeurs liés à
l’absence de lieu psychique et politique
1.3. L’« attaque » du système mémoriel par les traumatismes : quels effets sur la mémoire des réfugiés ?
1.3.1. Les incidences mémorielles chez une population qui souffre de traumatismes sévères
1.3.2. Comment se souvenir lorsqu’on ne peut pas oublier ?
1.3.3. Refoulement « raté » et distorsion temporelle
1.4. Actualisation du trauma et répétition dans un « Au-delà du principe de plaisir »
1.4.1. La douleur de l’attente
1.4.2. La « contrainte de répétition »
1.4.3. Commémorer et répéter pour ne pas se séparer de l’inoubliable : le cas d’Innocent
1.4.4. Eviter toutes nouvelles sources d’excitations pour survivre
1.4.5. Transmission traumatique et répétition à travers les générations : le retour de ce qui n’a pu être subjectivé.
1.4.6. Les risques de « mélancolisation du trauma ».
1. 5. Le corps-refuge
1.5.1. Observation clinique : Lydie
1.5.2. Etre et demeurer malade, une « ressource » corporelle qui permet au sujet d’accéder à des droits ?.
1.5.3. Préjudices corporels et « bénéfices externes » de la maladie.
1.5.4. Corps, jouissance et « emboîtement » de l’Autre dans le circuit de la maladie
1.5.5. Le corps traumatique
1.5.6. Quelques éléments de conclusion
2. la production de « témoignages malades » : une manifestion paradigmatique des conditions de vie psychique des réfugiés
2.1. La production de témoignages transitionnels.
2.1.1. Cas Anna
2.1.1.1. Temporalité et urgence du processus asilaire : évacuation des dimensions de perte et d’après-coup ?
2.1.1.2 La question du trauma dans son articulation au refoulé sexuel
2.1.1.3. Pourquoi s’approprier l’histoire d’un autre-semblant ?
2.1.1.4. Quels sens donner à ces créations psychiques ?
2.1.1.5. Des productions testimoniales qui se rapprochent des « souvenirs-écrans » ?
2.2. Emergence d’une « néo-réalité » et montage testimonial pathologique.
2.2.1. Des productions testimoniales où « faux souvenirs » et hallucinations sont mêlés.
2.2.1.1. Des formes variées de « témoignages malades »
2.2.2. Un cas clinique littéraire : l’Affaire Wilkomirski
2.2.3. L’implication de l’Autre dans la falsification des faits témoignés
2.2.3.1. Devoir être une victime pour être entendu comme témoin ?
2.2.4. Quand le récit désubjectivé « se colle » au discours social et politique..
2.2.5. Des « fabrications testimoniales » qui se rapprochent du roman familial et de la
Pseudologia Fantastica.
2.2.6. Etre démasqué par l’Autre : une destitution « auto-provoquée »
2.2.7. Création et tentative d’auto-guérison : quelques éléments de conclusion sur les « récits malades »
Chapitre II. Le psychologue confronté à une pratique spécifique
1. Méthode générale et analyse des entretiens de recherches
2. « Portraits » de cliniciens et analyse des entretiens de recherches
2.1. Jeanne, une psychologue en souffrance
2.1.1. Incorporer l’innommable
2.1.2. Le « bouche-à-bouche » donné au patient
2.1.3. Quand l’environnement conditionne la relation thérapeutique
2.1.4. L’emprise du discours politique et social sur la psychologue.
2.1.5. L’idéalisation de l’institution..
2.1.6. Quelques éléments de conclusion
2.2. Hugues, un psychologue-réfugié très impliqué dans sa pratique
2.2.1. L’enchevêtrement des identités professionnelle et subjective
2.2.2. La « neutralité impossible » et l’invention psychothérapeutique
2.2.3. « Contagion » symptomatique et « pensée magique » du clinicien
2.2.4. L’absence d’arrimage institutionnel.
2.3. Mathieu, l’expérience d’une pratique conjuguée à un travail d’élaboration
2.3.1. Les effets d’une pratique difficile sur le clinicien expérimenté
3. Quels sont les effets de cette pratique sur les cliniciens ?
3.1. Le repérage d’une symptomatologie post-traumatique caractéristique
3.2. La massivité des mouvements transférentiels et contre-transférentiels
3.2.1. Qu’entend-t-on par contre-transfert ?
3.2.1.1. L’indissociabilité du transfert et du contre-transfert
3.2.2. Le vécu d’une « demande débordante » ou l’« inquiétante étrangeté du transfert »
3.2.3. Au transfert massif répond…. un contre-transfert massif.
3.2.3.1. Transfert et contre-transfert paradoxal
3.2.4. Comment caractériser ce type de contre-transfert ?
3.3. L’émergence de stratégies de survie chez le thérapeute
3.3.1. La massivité des procédés identificatoires et projectifs et leurs incidences contre-transférentielles
3.3.1.1. « Contagion » et incorporation des symptômes des patients
3.3.1.2. La manifestation récurrente d’une modalité particulière de l’identification à l’agresseur
3.3.1.3. La crainte d’être volé de sa pensée
3.4. Les effets du discours politique sur la relation psychothérapeutique
3.4.1. Le « pousse à l’aveu »
3.4.2. Séquence clinique : Sakina
3.4.3. Le vécu d’une « neutralité impossible »
3.5. Les avatars de la relation thérapeutique en lien avec une politique hostile aux réfugiés
3.5.1. Attestation psychologique et positionnement paradoxal du clinicien
3.6. L’étayage nécessaire à l’exercice d’une clinique difficile
3.6.1. La nécessité d’un étayage entre pairs
3.6.2. L’étayage institutionnel : un support indispensable
3.6.3. Un dispositif de type analytique : la supervision
Chapitre III. La pratique du clinicien et ses visées thérapeutiques
1. Favoriser la création d’une aire transitionnelle
2. Qu’est-ce que le clinicien peut « faire » des symptômes traumatiques du patient ?
3. Favoriser la métabolisation des éléments exclus de la psyché ?
4. Quelles modalités cliniques peuvent être mises en place avec ces patients ?
5. La co-thérapie, un dispositif fécond ?
Troisième Partie : Pour une psychopathologie de la condition de réfugié.
_ Aspects théorico-cliniques
Chapitre I. A quelle catégorie clinique nous référer ?
1. Névrose traumatique et névrose de guerre
1.1. Les fondements de la conception psychanalytique du trauma : Freud et Ferenczi
1.1.1. Freud et le traumatisme
1.1.2. La névrose traumatique chez Freud
1.1.3. Les apports fondamentaux de S. Ferenczi sur les traumas de guerre
1.2. Névrose traumatique. Vérité du témoignage ou simulation ?
1.2.1. Un exemple paradigmatique de l’idéologie « soupçonneuse » : la sinistrose
2. Des conceptions contemporaines
2.1. Le Post Traumatic Stress Disorder (P.T.S.D)
2.1.1. « Stress traumatique » et culturalisme
2.2. La « clinique de l’exil »
2.3. La « clinique de l’asile », une clinique de l’ « exclusion » ?
2.4. Un parallèle avec l’impact destructurant de certains traumas infantiles ?
2.5. Se référer au modèle de la psychose pour penser la catégorie des traumatismes des réfugiés ?
2.6. Atteintes narcissiques et survivance.
Chapitre II. Les effets de l’injonction à témoigner sur la subjectivité des réfugiés
1. L’injonction à se remémorer
2. Témoignage et demande d’asile
2.1. Qu’est-ce qu’un témoin ?
2.2. Une relation déséquilibrée entre le témoin en quête d’asile et celui qui examine son témoignage
2.2.1. La posture périlleuse du récipiendaire-institutionnel du témoignage
2.2.2. Les difficultés rencontrées par l’interlocuteur du demandeur d’asile
2.3. La crainte fondée du témoin de ne pas être cru
2.4. Etre témoin : une posture paradoxale.
2.4.1. « Dire toute la vérité et rien que la vérité »
2.4.2. Des paradoxes inhérents à la posture du demandeur d’asile
2.4.3. La multiplicité des paradoxes empêche t-elle la présence d’un conflit psychique ?.
2.4.4. L’Eglise, le confesse et l’Inquisition : une autre forme d’injonction au témoignage
2.4.5. Quelques éléments de conclusion.
Chapitre III. Les risques de la parole et ses effets de réactualisation sur le sujet
1. La narration par l’écriture : écart ou proximité avec le témoignage oral ?
1.1. L’écriture et la survie
2. Les risques liés à l’entrée dans le discours
2.1. Le statut « non pacifiant » de la parole
2.2. Rencontre clinique : Jean-Pierre ou l’impossible mise en récit
2.2.1 Un patient « qui à la haine »
2.2.2. Supporter le déferlement des affects déliés
2.2.3. La parole risquée en psychothérapie
3. Mise en mots et mise à mort du sujet
3.1. « Itérabilité » et « mélancolisation du témoin »
3.2. « Mourir de dire »
3.3. La fonction symboligène de l’écriture
3.3.1.Le « collage » du sujet à l’originaire
Conclusion
Bibliographie
Index thématique
Partie III, Chapitre IV.
Injonction à témoigner, rapport aux semblables et psychopathologie
HAUT DE PAGE
1. Parallèle entre « injonction à témoigner » et « devoir de mémoire »
SOMMAIRE
Au regard du champ traumatique envisagé, il semble que le contexte juridique inducteur d’un « forçage » à relater les événements et ce qui est désigné par « devoir de mémoire », lorsqu’il est institué par l’Etat telle une exigence incontournable, historique, sociale et morale, se croisent. Un rapprochement entre ces deux impératifs sera proposé dans ce chapitre, cette mise en parallèle nous aidant à la compréhension des incidences subjectives sur le sujet-réfugié soumis à ce que nous avons désigné dans notre travail par « injonction au témoignage ».
Dans ces deux situations pourrait être occasionné un mouvement de double devance, à savoir, anticipatif d’une part à l’appropriation subjective du passé et, d’autre part, au temps de latence nécessaire à la communauté dont sont issus les événements communs. Car la relation au groupe de semblables se déploie inévitablement derrière le contenu subjectif d’un récit, Histoire tragique partagée et si difficile parfois à relater au singulier. Ce qui est relatif au groupe d’appartenance, à ceux qui sont restés « là-bas », aux pertes liées au déplacement et à la guerre se constitue comme objet informe à traiter, tâche qui incombe au sujet par sa tentative de liaison psychique.
Pour autant, l’objet de cette partie ne vise en aucun cas à exclure l’intérêt de la mémoire, des commémorations qui rappelle au souvenir de tous, les guerres, les génocides ou autres dictatures meurtrières. Nous souhaitons critiquer la dimension du devoir dans ce qu’elle sous-tend d’obligation, de contrainte morale impliquant, à notre sens, des effets de glissements entre subjectivité et communauté politique. Nos propos résident dans la tentative de décrypter les injonctions parfois mortifères délivrées par l’Etat, qui seront appréhendées à partir de la clinique menée auprès de rescapés ou de manière plus indirecte, lorsque leurs proches ou ascendants l’ont été. Nous pensons qu’institué tel un impératif, ce devoir pourrait dès lors être un facteur d’aggravation de risques psychopathologiques et opérateur de disjonctions subjectives et sociales.
Ces deux expériences d’injonctions étatiques renvoient à un appel à la mémoire artificiellement provoqué, obligé, qui dépasse parfois la temporalité nécessaire à l’élaboration collective et singulière des souffrances endurées. Ces impératifs peuvent ainsi s’éloigner du travail de tissage discursif entre le sujet et le collectif, maillage pourtant indispensable à un processus de « resymbolisation », de « resubjectivation » des événements liés au passé dont la portée fut si destructrice. Irréductiblement, le sujet est amené à vivre une remémoration non-libre. Et lorsque ramener en mémoire pour y maintenir des bribes de souvenirs qui rappellent les pertes douloureuses devient une prescription dictée, nous pensons que dans le meilleur des cas cette dernière est vaine, mais qu’au-delà, elle peut s’avérer mortifère et désymbolisante. Car tout comme on ne peut arracher des souvenirs à la mémoire d’un sujet, on ne peut lui imposer d’en conserver dans sa conscience.
L’injonction morale du « devoir de mémoire » lorsqu’elle est prescrite par le discours social consensuel, semble occulter le « travail de mémoire » qui incombe à l’individu et au champ du collectif. Si l’objectif de ce devoir est idéalement d’éviter que se répète l’inhumain, l’injonction du « il faut se souvenir » prend le pas sur un autre type de procédé dont l’essence est située dans la subjectivité, inévitablement soumise à un lent processus d’intégration des événements. Le philosophe P. Ricoeur évoque comment ce travail de mémoire est irrévocablement lié à celui du deuil sans lequel la perte d’un objet d’amour ne peut s’élaborer [1] ni être assimilé psychiquement. Il est condition sine qua non pour que l’Histoire entre en résonance avec le passé au subjectif. Mais il s’efface trop souvent à l’heure actuelle au profit d’une contrainte mémorielle et collective qui s’impose du dehors. D’autres intellectuels ont pu désigner comme « abus de la mémoire » ce culte imposé de la commémoration collective dans sa dimension inappropriée, « obsessive voire tyrannique » [2] de la mémoire.
La perte de confiance parfois totale qu’il y a eu dans les valeurs morales de protection et de sécurité « normalement » représentées par l’Etat, la société, les proches ou encore Dieu [3] n’est pas étrangère à cette difficulté individuelle de se plier à des exigences collectives qui apparaissent en décalage flagrant, voire en discordance avec le cheminement singulier d’un sujet, dans sa dimension temporelle et psychique.
Quand il est contraint au devoir de mémoire alors même qu’il n’est pas « prêt » à effectuer une plongée dans les profondeurs du passé collectif, le sujet répondra sur le même mode que lorsqu’il a pour impératif de témoigner, à savoir en l’évitant ou en déployant des stratégies défensives : en s’y pliant de manière « plaquée », « gelée » et de fait, non subjectivée. Ce mode n’est pas sans rappeler le procédé d’incorporation évoqué lors du développement concernant les « montages » testimoniaux dans leur rapport au deuil et à la mélancolie.
Lorsqu’il est réfugié et sommé de témoigner, la situation semble dans une certaine mesure analogue. L’injonction d’un acte intime lié à la mémoire collective aboutit à des effets parfois néfastes pour le sujet en instance de fournir un récit.
Le sujet qui se doit d’honorer pour lui et tous les autres le « devoir de mémoire » éprouve des difficultés à se dérober moralement de cette obligation, cette dernière revêtant la forme d’une instance Surmoïque qui le juge sévèrement et le déprécie s’il n’y répond pas.
Quand il répond aux exigences de ces injonctions politique, judiciaire et sociale, il s’immerge dans un conflit instantiel - entre conscient et inconscient -, tout autant que dans une double transgression : à la fois circulaire, privée - vis-à-vis de lui-même puisqu’il n’est pas en capacité de se dire mais qu’il doit se dire -, et collective - par rapport au groupe dont il est issu dont beaucoup ont été tué et qui continuent de souffrir encore -. Le génocide du Rwanda constitue un exemple paradigmatique de ces mélanges de scènes (historique, judiciaire, sociale, politique) dans la mesure où sa récence dévoile la manière dont elles se confondent. Le conflit actuel latent et persistant entre Tutsis et Hutus Rwandais témoigne d’une lutte silencieuse dans laquelle une partie de la population se sent encore menacée par l’autre, malgré l’injonction à la « réconciliation » et au « devoir de pardon » du gouvernement. La société continue d’être fracturée et souffre, en silence, de cet impossible « fraternité » à ressentir.
Nous pensons que cette forme d’exigence sociale endette le survivant en le positionnant tel un réparateur des tragédies qui ont été perpétrées par l’Etat malade. Cette lourde tâche qui l’écrase de tout son poids mélange la responsabilité individuelle, à celle collective et étatique. Cette surcharge psychique serait impossible à porter par l’individu tout seul car elle devrait, pour être supportée et reprendre sens, s’accompagner d’un « travail de la culture » qui s’inscrit dans le temps, noue l’Etat à la communauté, nous y reviendrons. Le champ de la dette subjective et groupale à l’égard de l’humain bafoué apparaît à travers cet impératif tyrannique : « pardonner » et « s’aimer » dés maintenant.
Il existe aujourd’hui d’autres génocides qui sont encore très partiellement reconnus ou en attente de reconnaissance - le génocide arménien dont le déni Turque persiste toujours -, ce qui conduit à penser que le sujet ne peut pas s’engager dans un travail de deuil symbolisant et que seuls ses descendants pourront « travailler » à cette symbolisation.
« L’exhumation des morts »
Afin d’appréhender les effets psychiques articulables à cet impératif étatique en jeu, il semble intéressant de proposer l’hypothèse suivante : l’intense effort de remémoration généré par le témoignage imposé provoquerait l’« exhumation des morts » [4] chez certains sujets en quête de refuge. « Pousser à dire » aurait la triste vertu de sortir les défunts de leurs sépultures, lieux de repos qui pour beaucoup n’ont pas même été construits (lors des génocides notamment). Les effets sur le sujet de cette forme d’exhumation se situeraient au-delà de la culpabilité attribuée à tout survivant (depuis la seconde Guerre Mondiale) pour expliquer les incidences subjectives de ces désastres humains.
Car en effet, pour le sujet, témoigner au nom de sa survivance, impliquerait fantasmatiquement le désaveu des siens et répéterait « la mise à mort symbolique de son terreau culturel » [5] ; cet acte de parole serait par conséquent générateur d’angoisses massives.
C’est le bannissement absolu par son groupe qui guetterait le rescapé s’il parlait, exclusion à la portée amplifiée par le rejet de sa demande d’asile inscrite juridiquement dans la réalité. Etre contraint à témoigner encouragerait, sur un mode inconscient, ce phénomène où le sujet à l’impression d’usurper la place des morts [6] puisqu’en étant « forcé » à relater, il n’aurait d’autres choix que d’afficher à ses auditeurs la mort des autres comme preuve de sa survie et en vain, accéder à cette qualité de réfugié. Etre contraint de raconter c’est donc aussi et surtout trahir les morts, devenir un traître, ce contre quoi le réfugié se défend.
La sollicitation inconsciente d’une telle « résurrection des morts » [7] aura inévitablement des effets sur son témoignage qui se décalera ainsi de l’enjeu premier de ce type de récit, à savoir « dire toute la vérité, rien que la vérité ».
Nous avons vu les modalités de réponse trouvées par le réfugié désarmé pour se défendre du réel de cet impératif qui implique le possible retour des morts et simultanément, leur disparition à jamais. En effet, et comme le relève R. Rechtman dans ses recherches cliniques menées auprès de rescapés du génocide cambodgien, le paradoxe est intense : si « faire resurgir » les morts est pétrifiant pour le survivant - une telle verbalisation le renvoie à la question de la perte, de la mélancolisation et de sa propre mort -, les abandonner, « les faire disparaître à jamais ne fera que confirmer la rhétorique des exterminateurs » [8]. Car leur but est bien de « déshumaniser la mort » [9], d’exclure toute tentative de continuité symbolique entre le monde des morts et celui des vivants en immergeant constamment les individus en vie dans l’univers des morts pour mieux les tuer.
R. Rechtman décrit ainsi comment laisser les vivants avec les cadavres était le moyen employé par les Khmers Rouges pour « rendre fou » les encore-vivants. Les génocidaires brisaient ainsi toute liaison symbolique en rendant perméable la frontière qui délimite ces deux univers, en empêchant les vivants d’enterrer leurs morts qui demeuraient pour toujours des fantômes en quête de lieu [10].
Ne pas être assimilé aux défunts tout en se dégageant de cette emprise mortifère, tel est le « paradoxe du survivant » [11] pour reprendre les mots de R. Rechtman. Cet impératif s’enchevêtre à celui, opposé, qui consiste à surtout ne pas s’en défaire en rendant présente l’altérité de l’autre-disparu, par l’avènement de son témoignage, hypothèse qui donnerait également du sens à la souffrance liée à l’itérabilité de son vécu. En répondant contre son gré à l’injonction au témoignage, le réfugié ne se dresserait-il pas, et dans un champ imaginaire, comme un « hors-la-loi » qui divulgue et institue ses semblables, sa communauté, comme disparue à jamais ? Le témoignage impérieux donnerait puissamment corps aux pertes, aux morts devenues spectrales.
Ceux dont le noyau mélancolique est à vif seraient plus encore terrorisés par la perspective de dénoncer, « tromper » leurs proches restés là-bas, sentiment écrasant qui les amèneraient à mettre en échec leur demande asilaire. Cette forme de culpabilité lancinante serait liée à l’auto-condamnation qui résulte du « reproche que lui adresseraient les morts » [12] d’avoir survécu. Objet matérialisé par son écrit, sa demande d’asile validerait et renforcerait la puissance de ce sentiment dévastateur déjà à l’œuvre.
La destruction du nouage entre l’intégrité narcissique de l’individu et du collectif qui suit les décompositions sociales - rencontrées notamment lors des génocides -, dans son accolement à l’injonction à parler, induit des effets de démétaphorisation. Ces dommages expliqueraient en partie la raison pour laquelle les impératifs historiques et collectifs qui se produisent à certaines occasions résonnent de manière particulièrement discordante chez certains survivants. Le « devoir de mémoire » et les commémorations en seraient, dans certaines circonstances, une version.
Ces types d’exigences sociales sont donc antinomiques à l’appropriation subjective et collective des scènes vécues et au-delà, confondent ces deux dimensions.
D’ailleurs, le terme de « mémorial » implique l’idée de retrouver le passé à travers un monument pour juger le présent : cet espace matérialisé commémore une histoire et des faits passés. Mais pour être à même de commémorer, ne faut-il pas qu’un espace pour l’oubli ait existé ? Et qu’adviennent ainsi et conjointement mémoire et souvenir ?
1.1. Le « travail de la culture » et les commémorations
SOMMAIRE
R. Kaës propose une définition de la culture qu’il nous semble intéressant de relever puisqu’il inclut la dimension intangible à l’Autre, la culture étant ce qui permet que se produise une relation à l’Autre. « La culture soutient le processus de la structuration psychique en introduisant le sujet à l’ordre de la différence, spécialement dans les rapports décisifs des sexes et des générations ; à l’ordre de la langue, c’est-à-dire au système de signification dans lequel s’arrime sa parole singulière ; à l’ordre de la nomination, c’est-à-dire au système de désignation du sujet dans sa place dans une généalogie, dans sa position sexuée, dans son affirmation sociale et culturelle. En ce sens… rend possible l’accès à la symbolisation. » [13]
Cette hypothèse s’inscrit dans la démarche d’une universalité du psychisme à penser dans ses variations, qui dépendent elles-mêmes de la singularité du sujet, de sa structure familiale et sociale. Les sujets, quelles que soient les variations de « leur » culture, se fondent dans l’altérité qui se situe dans le « caractère intangible de l’ordre symbolique. » [14]
Le sujet se construit bien dans un réseau de relations intersubjectives et comme l’écrivait Freud : « L’autre intervient très régulièrement en tant que modèle, soutien et adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi et d’emblée une psychologie sociale ». [15] Nous ajoutons l’idée que la transmission de la culture est aussi ce qui permettra au sujet d’avoir accès à une « communauté humaine » [16] et de se construire subjectivement.
Afin de penser le « travail de la culture » et la question du « travail du deuil » il me semble intéressant de rapporter un événement commémoratif que j’ai vécu le 24 mars 2006, en Argentine : les 30 ans de l’avènement de la Dictature militaire. Ce triste anniversaire rappelait à la mémoire de chacun le terrorisme d’Etat cruel qui fit trente mille « disparus ». Cet événement produisit un choc mémoriel chez l’ensemble de la population et vint réveiller, en chacun, les douleurs peu enfouies de ces années terribles. Cependant, l’avènement d’actes politiques fondamentaux posés par le gouvernement démocratique de Kirshner (2003) où furent votés de nouveaux textes de lois [17], contribuèrent à ce que cette cérémonie soit vivable, que la dictature devienne possiblement « dépassable », l’Etat endossant aujourd’hui la responsabilité d’un pouvoir qui avait instauré des lois malades et injustes. L’intervention du Tribunal pénal est indispensable pour que l’appareil juridique reprenne sens et sorte du déni, qui, dans le cas de l’Argentine s’était prolongé des décennies durant avec la loi d’impunité (établit par le gouvernement de Menem [18]). Ces changements juridiques favorisent le travail de mémoire car ils permettent au peuple de conserver les traces du passé, tout en favorisant leur transformation.
Ce « travail juridique » qui s’accompagne d’un travail de mémoire, de deuil, et d’un véritable travail de la culture (artistique, clinique, psychanalytique, etc.) tisse un ensemble vivant, mobile, qui autorise les mémoires à se rencontrer. En vivant cet événement, j’ai éprouvé le sentiment que la question de la dictature militaire, si elle demeurait très sensible et douloureuse, pouvait ce jour là être partagée ensemble, loin d’une obligation moralisatrice qui « presse » au deuil de se faire. N’omettons pas de souligner qu’avec de tels actes criminels, on se situe précisément dans un « au-delà du deuil » [19].
La commémoration devient une manière d’enterrer ce qui n’a pas pu l’être et permet de réduire, en partie, les fractures entre les uns et les autres. La population peut accéder à un certain sentiment de protection, de sécurité, les délits graves étant dorénavant imprescriptibles. Ces hypothèses restent néanmoins à nuancer et la question du temps de « digestion partielle » de tels événements - quarante ans au moins -, à réaffirmer. Car le sentiment de peur, d’insécurité politique et psychique, émerge parfois rapidement. [20]
Le passage imposé du champ du collectif à celui de l’individuel, lorsqu’il est trop décalé avec l’historicisation singulière et sociale, peut générer des séquelles subjectives. Dans certains contextes psychiques, l’impasse rencontrée générée par le « parler/commémorer à tout prix » produirait une sorte d’enfermement psychique, corrélatif d’un arrêt de la subjectivation, alors qu’un redéclenchement mémoriel aurait été nécessaire pour qu’une « mémoire narrative puisse refleurir » [21] comme le dit poétiquement O. Douville. Et d’ailleurs, on s’interroge : dans un tel contexte, les injonctions évoquées ne pourraient-elles pas aller jusqu’à devenir « dé-mémorielles » [22] ? Arrachant le sujet d’un travail symbolisant, elles favoriseraient à l’inverse, des processus désubjectivants.
Dans cette perspective, l’hypothèse de J. Semprun sur le suicide P. Levi vient étayer nos propos concernant ce rapprochement entre devoir de mémoire et injonction au témoignage. Lors d’une récente interview accordée à la Revue Le Magazine Littéraire [23], l’écrivain espagnol relevait que P. Levi s’était donné la mort en avril 1951, pendant ce mois largement consacré aux commémorations liées à la déportation. Rapportons ses propos :
« P. Levi était un de ceux qui semblait avoir le mieux assumé la mémoire de la mort. Il avait acquis une certaine sérénité, était revenu à la fin de sa vie avec un livre qui n’était pas un roman mais un essai d’ordre sociologique. Et puis un jour, il se suicide. Je peux très bien imaginer ce qu’il se passe alors. Nous sommes un 11 avril. Le mois d’avril est en Europe le mois des commémorations liées à la déportation. Cette mémoire, dominée, maîtrisée, assagie, éclate de nouveau. Ce retour du printemps est toujours très angoissant pour l’être humain en général et pour le déporté en particulier. Quel mois terrible et terrifiant, cela fait trois ans à peine qu’il est devenu à mes yeux un mois comme les autres (…) ».
Il ne s’agit pas de conclure hâtivement que les commémorations auraient mené P. Levi à se suicider mais de penser qu’elles ont pu contribuer à accélérer le processus des pulsions de Mort dans leur dimension désintricante la plus extrême. Ce « devoir de mémoire » que P. Levi s’imposait et qui s’érigeait pour lui tel un « devoir moral » inconditionnel s’écroula définitivement lorsqu’il mit un terme à sa vie. Malgré la réitération continue de ses témoignages, qu’il déploya tout au long de son existence post-génocidaire, il ne pu se délester de sa mélancolie. A contrario, l’on peut suggérer que sa « mélancolisation du témoin » fut alimentée par cette litanie et qu’elle se forgea par le truchement même de cette répétition.
Ne pourrait-on considérer ces commémorations nationales comme un événement qui se constitua pour l’écrivain-survivant telle une nouvelle effraction du Réel relative à son vécu au sein des camps de la mort ? De plus, l’ère négationniste et révisionniste présente au cours de ces années 1980 n’aurait-elle pas aussi participé d’une sorte de commémoration du détournement de regard qui avait eu lieu lors du retour des survivants de la Shoah ?
Le passé « jamais-oublié » de Primo Levi aurait été incroyablement réactualisé par un environnement « dé-contenant » et envahissant, et se serait cette fois-ci, dressé comme un insurmontable, évacuant à jamais le procédé testimonial qui avait jusque là été « salvateur ».
Au regard de notre recherche et aux côtés d’autres auteurs [24], il nous semble donc plus approprié d’utiliser l’expression « travail de mémoire » dans la mesure où le « devoir de mémoire » implique un impératif moral qui ne véhicule pas la notion de travail de deuil conjoint à celui de la culture. Le devoir de mémoire acquierera sa légitimité et sa véritable signification lorsqu’il s’inscrira dans une double perspective à la fois individuelle et collective, non dictée.
2. Le rejet souverain de la demande d’asile : lorsque le « non » expulse le sujet d’une réinscription subjective et sociale
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Quand aucune résonance favorable à la demande d’asile n’est délivrée par les administrations du pays d’accueil et que le rejet [25] est prononcé, il tombe tel un couperet sur nombre de réfugiés. Au regard des catégories de rejet relatives au renvoi de sa demande, des incidences internes s’observent chez le requérant et semblent parfois entrer en miroir avec son parcours judiciaire. C’est-à-dire qu’à mesure que diminuent ou disparaissent les possibilités d’obtention de cette reconnaissance, s’amenuise son espérance. Si l’annonce première du rejet de la demande est parfois vécue violemment, elle n’est pas sans recours. Le rejet énoncé par le Tribunal du Recours aux Réfugiés, devient en revanche plus sentencieux puisqu’il signe le plus souvent l’arrêt de sa demande d’asile. Enfin, quand le débouté a demandé une dérogation pour la réouverture de son dossier et qu’elle est rejetée, ce verdict institue définitivement le rejet souverain. Explorerons les incidences subjectives générées par cette annonce sur une population qui souffre de symptomatologie post-traumatique.
Lorsque la demande d’asile du réfugié est fondée mais qu’un accueil « inapproprié » de l’Etat, de la communauté se produit, nous posons l’hypothèse qu’elle peut mettre en danger l’intégrité même du sujet. Il semble que la négativité à l’œuvre puisse aller, dans certains cas, jusqu’à la folie ou la mort de certains secteurs psychiques, nous l’avons évoqué. Ces effets apparaissent bien corrélatifs du tissage « raté » entre subjectivité et communauté humaine, représentée par les institutions démocratiques du pays « d’accueil ». En effet, lors d’attaques profondes perpétrées contre l’humain, un « quelque chose » du fondement du sujet a invariablement été affecté dans « l’Autre de l’adresse » [26]. Quand se répète ou résonne bruyamment en lui cet endommagement et que ce défaut est remis à jour, quelle suppléance lui reste t-il ? A quelle idéalisation le sujet peut-il encore avoir recours ?
L’accueil « inapproprié » évoqué introduit la question du rejet par l’environnement externe, à travers cette situation, où celui censé incarner le témoin du témoin, ne le croit pas. Il semble de fait endosser une posture qui se radicalise : la dénégation du vécu, sa « non-réception », glisse du côté du déni de sa vérité. Pour le témoin, l’échec de la croyance en l’Autre se répète invariablement. L’intervalle préalablement introduit par le doute - la crainte de ne pas être cru -, se meut en fin de non-recevoir. Cette réalité témoigne du fait qu’aucun crédit n’est accordé à son discours ce qui signe et cristallise une douleur réactualisée dans un après-coup. Ce déni « retraumatise » le sujet et pourra se figurer dans certains cas comme l’équivalent d’un « meurtre psychique » si l’on reprend l’expression de Pontalis.
Ce développement prend en considération les avancées théoriques de Ferenczi, pour qui, le silence et le déni occupent une place fondatrice dans l’organisation du trauma, que ce soit dans l’instant même ou dans l’après-coup. Dans son célèbre article « Confusion des langues entre l’adulte et l’enfant » [27], l’auteur s’est intéressé de près aux incidences générées par le désaveu des parents à l’égard de l’enfant et de son vécu traumatique. L’effet majeur de ce déni serait de transformer la scène en trauma entraînant ainsi le sujet du côté de la fragmentation psychique. Cette fragmentation aboutirait à une « part morte » de son Moi, qui rendrait ainsi inaccessible au sujet, la verbalisation de cette scène. Cette « part morte » resterait encryptée mais omniprésente, « en attente d’une autre scène possible de réinscription » [28]. « Soumise elle-même à la verleugnung, au sein même de l’appareil psychique du sujet, et justement pas au refoulement » [29], cette « part morte » renforcerait déréalisation et effets de clivage.
2.1. Les effets dévastateurs de l’interprétation de l’« ininterprétable ».
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Le demandeur d’asile en souffrance est parfois profondément affecté quand l’adresse à l’Autre, qui plus est idéalisée, défaille. Fantasmatiquement, c’était à la condition d’un « oui » institutionnel qu’une issue de secours allait s’entrouvrir, annonce signifiant qu’enfin, sa réalité « incroyable » serait entendue et crue. Lorsque cette porte se referme, que la sentence est prononcée, certains réfugiés s’écroulent. Il n’y a plus de recours mais de l’impossible, aux conséquences subjectives catastrophiques. F. Benslama exprime ainsi les incidences de cet impossible sur la subjectivité : « Ce qui apparaît comme Einfühlung - « impossible » - désigne bien la relation imaginaire à l’autre qui se trouve césurée par un réel qui les sépare de ses semblables et crée une discordance incommensurable avec les autres hommes. » [30]
Le fait de ne pas être cru viendrait donc telle une sentence interprétative face au Réel inassimilé. Au sein de certaines constellations psychiques, le tissu narcissique déjà sérieusement endommagé ne pourra plus se reconstruire et ouvrira la voie à l’éclosion d’une pathologie telle que la mélancolie post-traumatique. Les idéalisations s’effondrant, le sujet entrera dans un véritable état de déréliction puisqu’il n’y a aucune « prise en charge » initiée par le groupe et l’Etat auquel il s’est adressé pour survivre. Cette mise au ban, et le déni qu’elle implique, rappelle « la lettre en souffrance en manque d’inscription et de destinataire » [31] qui « insiste pour se faire entendre », la violence destructrice à l’œuvre étant en quête d’un lieu de réinscription.
L’engagement transférentiel dans un travail analytique ou psychothérapeutique se distingue bien entendu de la relation qu’établit le demandeur d’asile avec le destinataire institutionnel. Mais nous l’avons évoqué, cette situation où ce récipiendaire du témoignage est massivement investit, génère du transfert.
Aussi, pensons-nous que la réaction suscitée par cet Autre qui dénie ainsi et interprète quelque chose du registre de l’« ininterpréable » peut s’avérer très destructeur.
Olivier Douville développe les effets de certaines interprétations dans le champ propre à la scène analytique et, dans l’article « Du choc au trauma… Il y a plus d’un temps » écrit : « L’irréel (c’est-à-dire) le surréel d’un récit de trauma ne saurait s’interpréter comme un rêve, car le réel ne s’interprète pas comme une formation de l’inconscient. Il est des moments où un maniement « sauvage » de l’écoute et de l’interprétation psychanalytique ruine cette assise nouvellement reconquise du sujet dans le discours. » [32] Nous pensons qu’il y aurait bien une forme inadéquate, voire « sauvage » du maniement de l’écoute pour reprendre l’expression d’O. Douville, qui conjuguée au rejet aurait des effets similairement destructeurs, car le Réel demeure ininterprétable.
Dans la continuité de la métaphore proposée entre l’analyse et son interprétation inadéquate, le refus souverain d’accorder l’asile - dans toute la polysémie qu’il sous-tend d’abri psychique, de sauvegarde de l’intégrité, de lieu de paix, etc. -, viendrait telle une interprétation négatrice propulsée par l’Autre-analyste et réceptionnée avec fracas par l’analysant. Là, il y aurait bien une ruine possible du sujet au sens où l’emploie O. Douville, terme qui suggère l’étendue de la destructivité face à de tels désaveux.
Nous pensons que dans le contexte de demande d’asile, les conséquences du « ne pas être cru » peuvent être absolument dévastatrices dans la mesure où cet Autre-institutionnel est le représentant direct du groupe humain. Il rejette ainsi doublement le réfugié : à titre individuel - comme interlocuteur -, mais au-delà à un niveau collectif - il représente la communauté -. Le témoin absent pour le témoin incarne l’absence irrémédiable de l’Autre, problématique sur laquelle nous reviendrons.
A. Cherki dans un article consacré aux effets des guerres de décolonisation synthétise remarquablement l’articulation entre le déni du politique et ses incidences subjectives : « Ce que l’on nomme traumas historiques ne sont-ils pas des catastrophes dans le réel qui, non élaborées, sont maintenues dans le suspens traumatique parce qu’elles ont été occultées, « silenciées » pourrait-on dire dans l’après-coup de la catastrophe ? Il s’agit là d’un véritable retournement de la fonction de garant symbolique que les instances de la culture seraient censées fournir. En lieu et place de représentations possibles, universalisables et partageables de la catastrophe s’impose la censure de celle-ci, déni, silence : ce qui a eu lieu n’a pas eu lieu ». [33]
Ces hypothèses nous évoquent le célèbre cauchemar relaté dans Si c’est un homme, de P. Levi, rêve récurrent que l’auteur fait quand il est déporté. Dans ce rêve, il est de retour chez lui et s’adresse à ses proches pour faire le récit de son vécu à Auschwitz. Aucun d’eux ne l’écoute malgré son intense nécessité de témoigner. Une indifférence générale lui est ostensiblement montrée, rêve effroyable et angoissant qui amène l’auteur à écrire : « Alors une désolation totale m’envahit, comme certains désespoirs enfouis dans les souvenirs de la petite enfance : une douleur à l’état pur, que ne tempèrent ni le sentiment de la réalité ni l’intrusion de circonstances extérieures, la douleur des enfants qui pleurent. » [34] Ce cauchemar, à la portée traumatique, démontre à quel degré la métaphorisation du Réel par l’inconscient n’est pas accessible [35]. Cette impossible liaison apparaît de manière clairvoyante à travers le contenu du rêve où l’écoute des autres est inconsistante. La violence qui lui est ainsi renvoyée se révèle peu après, avec l’angoisse massive qui suit son réveil. L’horreur de ne pas être cru est presque pire, ou tout au moins aussi terrifiante, que celle d’être dans le camp.
2.2. Le rejet, un énoncé au caractère performatif
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Le rejet à la demande d’asile serait une annonce « performative » au sens où l’ont employée J.-L. Austin puis J. Butler [36]. Le discours performatif ne se contente pas de décrire une situation ou de communiquer une information : l’énoncé constitue un acte en soi et se confond avec l’acte d’énonciation. Dans le cadre de notre recherche, le rejet de la demande d’asile implique une instantanée fin de non-recevoir qui accomplit l’action d’expulsion exprimée.
Le plus fréquemment, le réfugié est désorienté face aux raisons du rejet de sa demande d’asile : il ne « comprend pas » ces motifs car il a fui des persécutions, subi d’importants préjudices et s’est battu « à mort » pour arriver jusqu’ici. Et dans la réalité, retourner dans son pays équivaut à mourir. Cette situation apparaît absurde au sens kafkaïen du terme, telle que l’auteur tchèque l’a si admirablement décrit dans Le Procès [37]. En effet, le procès intenté à Joseph K. est insensé : il le rend coupable, non pas d’un acte transgressif au regard de la loi, mais « juste » « coupable d’exister » [38]. Le Procès place Joseph K. dans une situation de dénuement totale face à la loi toute puissante dont le pouvoir illimité demeure énigmatique pour cet homme innocent. Cette loi vide ne lui signifie rien mais tout en le maintenant dans son ban, elle l’abandonne à l’extérieur d’elle-même [39]. L’absurdité vécue par beaucoup de demandeurs d’asile résiderait dans cette situation dans laquelle le sujet est renvoyé à un statut indéterminé de « ni-ni » [40] : « ni expulsable ni régularisable », « ni coupable, ni innocenté ». Posture qu’il se doit de supporter pour survivre.
Avec la demande d’asile, c’est parce que le sujet rentrait à nouveau dans le discours et dans la « ré-humanisation » [41] que l’amplitude désubjectivante de cette disqualification est immense.
La reprise des processus de liaison, fragile et mise à mal par l’attente précaire et oppressante conjuguée à l’injonction à relater, est généralement brusquement interrompue. La mémoire narrative ainsi dilapidée ramène le sujet face à un « non » quasi « négationniste » qui concerne à la fois son vécu mais également son existence. Et nous pouvons nous questionner quant à l’indélébilité d’une telle perforation redoublée, les marques du mot « rejet » laissées au fer rouge étant conservées et donc réactivables à jamais.
Nous pensons en effet que lorsque des sujets demandeurs d’asile ont rencontré des situations très graves qui renvoient d’une manière ou d’une autre à des ruptures de l’ordre généalogique, là où le rapport à la Référence comme la nomme P. Legendre [42] a été arraché de son sens - viols, homicides, génocides - et que le droit ne reconnaît pas au sujet ce qui s’est produit, les effets sont très destructeurs. A l’inverse, l’intervention de la loi, lorsqu’elle opère et reconnaît les actes transgressifs dont le sujet a fait l’objet, même si cette reconnaissance « ne règle et ne répare pas tout » et qu’une variabilité importante demeure au niveau des effets produits sur chacun, elle améliore généralement considérablement son état, nous l’envisagerons.
Quand « tombe » sur le demandeur d’asile le rejet souverain, nous pensons donc qu’une blessure à vie peut être provoquée. Objet d’une nouvelle expulsion - il est banni d’un territoire pour la seconde fois -, son statut de sujet politique est anéanti, il n’a plus d’appartenance ni de protection en la communauté et se trouve en danger de mort, à nouveau. L’éjection du cadre social et politique qui a été vécu lors de la fuite de son pays se poursuit ici mais au-delà se radicalise ; il devient en quelques sortes un « paria universel », mondialisé. Et où qu’il soit, il est nulle part et sans demeure.
Le délitement social qui perdure « là-bas » se répète sur un mode mortifère avec l’exclusion proférée ici par l’Etat à qui il demandait une réintégration dans la communauté. L’annonce de ce « non », en réponse à sa demande, inscrit le rejet dans la réalité et s’encastre à l’absence de sécurité qui aurait dû être délivrée par son pays d’origine. L’Idéal s’effondre et pour beaucoup, c’est la chute, le cas clinique de Juliette étayera ensuite ces propos. L’Idéal désigne un manque, un « générateur narcissique qui dynamise l’existence du sujet » pour reprendre les termes de P.-L. Assoun. Lorsqu’il chute, il peut céder la place à la « dépression préjudicielle » [43].
Le refus souverain vient commémorer, réactiver sans appel les événements fuis. Car il ne s’agit pas seulement d’une déception, d’un non-entendement de ses souffrances mais bien d’une action rejetante enclenchée par cette annonce devenue « toute cruelle » qui est celle de la mort. Le réfugié qui a beaucoup lutté est en fin de parcours, à bout de souffle, en témoigne, parmi d’autres, la remarque de Juliette, déboutée :
« A l’O.F.P.R.A., j’ai été rejetée. Je ne sais même pas comment leur montrer toute ma souffrance en quelques minutes. Par où commencer au Recours ? Je fais des résumés mais je ne sais pas comment leur expliquer tout ça. Maintenant, je sens que je suis au bout de mes efforts et je ne peux plus rien ». La jeune femme décompensera pour la seconde fois sur un mode persécutif à la suite du rejet énoncé par la C.R.R., mettant en scène la manière dont le performatif créé une « violence irruptive » [44].
Le recours à la C.R.R. exprime toute la portée signifiante de ce terme qui implique qu’un appel à l’autre, une adresse reste encore possible [45]. Cet appel renouvelé et adressé à l’espace juridique implique la possibilité d’une dernière chance, qui sera clôturée quand sera prononcée la sentence du Juge : « C’est sans recours. » Cette annonce performative exprime l’irrémédiable, « la non-réception de son préjudice par l’Autre » [46]. D’ailleurs la définition même de l’état de détresse chez Freud c’est le « sans-recours » [47] : il n’y a pas d’Autre, là, pour entendre, reconnaître et attester de sa détresse.
Ce discours institutionnel et social rejetant ramène puissamment la question d’appartenance ou plus encore de non-appartenance à la communauté humaine. Car ce rejet ne résonne t-il pas comme un déni, une véritable proscription signée de la main des autres semblables ? Une « négation de son témoignage » [48] ainsi décrétée équivaut à la négation du sujet alors même qu’il tentait de se réconcilier avec la parole, de retisser du lien social pour habiter un lieu.
« Ces faits témoignent qu’il n’y a pas de « retour », pas de pacification et qu’une blessure narcissique de cette nature portée à chacun dans les liens qu’il peut et ne peut plus garder aux autres ne se guérit pas individuellement. (…) Toute souffrance narcissique réclame d’être soignée à la fois dans l’individu et par l’ensemble » [49] écrit N. Zaltzman dans son ouvrage De la guérison psychanalytique. Il se reforme ici une sorte d’écrasement des catégories entre l’individuel et le collectif, comme il s’était produit lors du génocide ou du régime totalitaire [50].
Avec ce non catégorique est évacuée la prise en compte de l’attaque du lien humain dont il a fait l’objet. Pour certains, elle équivaut à la condamnation à ne plus faire partie de la communauté politique voire humaine, l’assignation à demeurer pour toujours un étranger-exclu. Celui qui l’a rejeté peut induire en lui le sentiment qu’il est un étranger radical au genre humain, le traumatisme peut alors devenir sans fin, la confiance dans le genre humain ayant été définitivement atteinte [51].
Nous pensons que le rejet vient redoubler la brisure en l’espérance en la communauté humaine. L’élan vers les autres s’écroule pour laisser place à un sentiment d’abandon intégral. Au-delà d’une attitude d’indifférence à son histoire, cette réponse devient une forme de répudiation sociale.
Cette thématique où groupe et individuel s’intriquent, rejoint les hypothèses de Freud concernant la psychologie des masses dans sa relation au Moi individuel. Celui qui est mis au ban de la société n’est plus abrité ni du dehors, ni du dedans. Il est nu, dépossédé de tout, n’ayant désormais plus de lieu pour être ni pour se dire. Le non-sens est redoublé, l’incohérence du monde à nouveau totale.
Il semble que les incidences de ce rejet institutionnel se mesurent, notamment, à l’amplitude des symptômes développés ; ils seront largement révélés par l’avènement de troubles bruyants tel(le)s que le redoublement des plaintes somatiques, l’omniprésence de cauchemars aux formes hallucinatoires, les oublis constants, et plus grave encore l’émergence d’une « folie passagère », symptomatologie qui a été développée précédemment. Ces manifestations seront en partie, pensons-nous, la résultante de l’« exclusion communautaire » dont le réfugié a « fait les frais ». Il semblerait que la réversibilité des troubles dépende de la structure psychique initiale et de l’accession singulière du réfugié à des ressources qui lui permettraient d’endiguer ce rejet. La tentative de maîtrise et d’apaisement de sa mémoire blessée sera dans ce cadre balayée au profit de son ravivement intense, voire de son « éclatement » générateur de troubles psychopathologiques majeurs. Avec le rejet, les souvenirs conservés au frais, survivants au temps, referont brusquement surface pour occuper et intoxiquer sa psyché.
Il apparaît qu’avec l’avènement de ce témoignage « forcé-rejetté », la réactivation d’un état de détresse soit provoquée, son appel à l’Autre restant sourd aux yeux du monde. Cette situation subjectivement impliquante d’un sujet sommé de relater, exclu et enrôlé dans une précarité n’est pas sans rappeler la situation « d’expérience-limite » décrite par Maurice Blanchot [52]. N. Zaltzman en s’inspirant de cet auteur écrira : « L’expérience-limite est une situation expérimentale d’urgence à laquelle un être humain se trouve rivé, qu’il ne peut surmonter sans dommage mortel, qu’il ne peut pas ne pas affronter. L’expérience-limite s’instaure d’une mainmise sur la vie mentale et physique d’un être humain, qui l’exproprie d’un droit impersonnel à la vie, le prive de ses défenses, et l’expose à une possibilité constante de mort. » [53]
2.3. Recours et processus de resubjectivation
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La plupart des réfugiés survivent au réveil des blessures narcissiques générées par le rejet de leur demande d’asile, et d’une manière plus générale à leurs conditions de vie précaire. Ce serait grâce à la création ou au renforcement de stratégies défensives individuelles ou d’ordre collectif, ainsi que par l’historicisation et la responsabilisation de leur trajectoire, que se produirait cette « endurance » à supporter ces conditions difficiles et la possibilité de s’en dégager, partiellement.
On pourrait s’interroger de manière décalée sur les effets du « rejet » à l’occasion de leur première demande d’asile : avec le recours juridique possible, ce système ne délivre t-il pas, et malgré tout, un espace temporel qui lui permette de resubjectiver sa trajectoire et de fait, son témoignage ? Cette annonce négative pourrait en effet générer d’autres types de réponses subjectives et renvoyer le sujet à une responsabilité qui l’amènerait à se questionner : « J’ai été rejeté mais désormais que puis-je faire pour donner à ces auditeurs une version plus « convaincante » de mon témoignage » ? Mettra t-il ou non « à profit » ce temps pour faire quelque chose de son histoire ? Le sujet pourra en effet interroger ce qui s’est produit avec l’aide d’un Autre qui l’accompagnera dans ce processus. Nous verrons comment ceux qui disposent d’une structure psychique qui était relativement stable avant les événements rencontrés et qui s’inscrivent dans une position « combative » seront plus à même d’accéder à la création de « recours psychiques en grâce » [54] ainsi qu’à d’autres ressources internes et/ou externes. Les réfugiés militants par exemple, se positionnent face à leur interlocuteur avec plus d’assurance, de légitimité dans leur demande, ce qui les amène à être plus « convaincants » face aux autorités politiques que le « civil » non préparé. Ils entrent ainsi avec plus de facilité dans une position active qui leur permet de lutter efficacement contre un possible effondrement.
Avec le temps du recours, quelque chose d’un temps est donné au sujet : « J’ai quelque chose à voir avec ça ! » pourra t-il se dire ou à l’inverse, il restera dans une impossibilité de questionnement.
Les diverses modalités de « recours externes » se constituent comme des formes de resubjectivaton qui permettent au sujet de s’approprier une partie de son vécu et de son actuel douloureux, en le « réinjectant » dans du lien social. Ces recours vers lesquels il se tourne - ou qui se tournent vers lui -, quelle que soit leur forme - groupement social, religieux ou politique, etc. -, impliquent généralement la mise en jeu de tous les processus de liaisons psychiques possibles [55] dont il dispose, pour parer aux possibles effets de désespérance générés par l’annonce et supporter sa situation.
L’engagement politique, le militantisme s’observent par exemple, à travers le mouvement de lutte collective de sujets déboutés du droit d’asile et d’immigrés « sans-papiers », qui parviennent à s’insérer dans un mouvement pour former une petite communauté politique. Cette dernière leur permet de recréer quelque chose d’une bordure groupale protectrice qui a été déliée, dans laquelle le « nous » vient totaliser le « je », et le groupe, suppléer l’individu. Le « être tout seul » vient s’effacer au profit d’un « nous » fédérateur qui subvertit l’identité bafouée.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que les sujets « sans-papiers » qui se sont attribués ce signifiant se définissent négativement par ce qu’ils n’ont pas (des « papiers ») et ce qu’ils ne sont pas (des citoyens). Cette appellation renvoie sans détours aux « sans patries » et autres « sans domicile fixe » contemporains. Former partie d’un collectif de « sans papiers » n’est-ce pas ici tenter d’obtenir en vain une reconnaissance de la communauté d’accueil et des autorités publiques ? Cette forme d’« auto stigmatisation » aurait pour but de faire lien, lutter contre l’état souverain et peut-être même lui désobéir [56] pour prouver qu’on a de la dignité. Etre « sans papiers » pose la question de l’anonymat, le fait d’être sans nom voire sans identité, identité qui a été perdue, laissée au pays.
Avec les « sans-papiers » en grève de la faim, l’Idéal est suivi jusqu’à la mort pour accéder, en vain, à La reconnaissance souveraine. Bien que cette forme de révolte soit extrême, n’est-ce pas là une manière d’adhérer à un « ensemble humain » et crier sa mort possible à celui qui ne l’entend pas ?
S’intégrer à une communauté religieuse s’avère être aussi une forme d’adhésion à un « ensemble humain », groupement générateur de lien et d’actions partagées. D’ailleurs on retrouve dans le terme même de « religion » celui de « relié » [57], où l’idée de créer des liens est présente. Pour les croyants, Dieu s’engage à accompagner, voire à donner une « réponse », à celui qui « jure de dire toute la vérité » au sein d’une communauté de fidèles qui l’entoure [58]. L’asile est « pris au pied de la lettre » par le sujet qui s’inscrit dans cette croyance religieuse, une telle demande s’originant, nous l’avons vu, dans le sacré. Dans certains cas, l’accueil d’une communauté religieuse viendra suppléer le rejet de l’Etat, dans d’autres, elle ne parviendra pas à palier ce rejet.
De son côté, la « communauté » des soignants accueille, panse et écoute les propos du débouté en lui offrant un espace au sein duquel il sera reconnu comme sujet, à qui l’on délivre des soins. Les acteurs sociaux participent également de cet entourage qui fait lien social.
Toutes ces formes de recours socialisant participent d’une suppléance. Ils parviendront à faire « béquille » chez certains ou à créer quelque chose d’une voie sublimatoire chez d’autres, qui retrouveront du sens à leur vie grâce à ce groupement devenu parfois leur raison de vivre.
Nous avons par exemple pu observer ce phénomène en Argentine avec « Las Madres de la Plaza de Mayo », les Mères de la Place de Mai qui, depuis trente ans, tournent ensemble devant la « Maison du gouvernement », pour que leurs enfants « disparus » lors de la dictature militaire continuent d’être recherchés par les autorités et qu’ils ne soient jamais oubliés. La création d’une Université des Mères de la Place de Mai, d’un lieu de rencontre (café, librairie, etc.) met en relief l’extraordinaire capacité de créativité sociale qui peut se déployer lorsqu’il faut lutter contre l’innommable : la disparition des corps de ses enfants victimes du terrorisme d’Etat.
Dans certains cas, la création de voies sublimatrices participent d’une resubjectivation et seront « suffisantes » pour favoriser la reprise des processus de vie du sujet et pour qu’il puisse poursuivre son existence. Pour d’autres, elles demeureront insuffisantes et ne pourront être symbolisées que par le truchement des générations ultérieures.
A travers ces diverses expériences de recours « attrapé » par le sujet dans l’environnement, on perçoit comment le rassemblement, le groupe social est convoqué par celui qui est profondément affecté narcissiquement. C’est dans ce mouvement identificatoire à l’autre, que le sujet pourra ainsi se « désidentifier », comme l’indique M. Borgel, d’une place de « déchet » social. En actualisant les avancées théoriques de cet auteur qui se réfère aux tragédies psychiques qui eurent lieu à la suite de la Shoah, il semble opportun de replacer le terme de « déchet » social en relation avec la mondialisation actuelle et la logique capitaliste.
Le « Surmoi de survie individuel », concept proposé par M.-F. Laval et déjà évoqué dans la partie précédente, s’étaie sur l’identification au Surmoi du semblable « pour lutter contre une désobjectabilisation toujours possible » [59]. Cette instance implique le déploiement d’une vigilance constante contre la régression psychique, soutient l’auteur. Cet étayage sur « l’ensemble humain » est une nécessité, l’Idéal ayant ainsi une fonction d’autoconservation subjective qui touche de près au narcissisme primaire.
On mesure ainsi comment le destin individuel lié aux atteintes narcissiques portée par un ensemble est tributaire, dans ses enjeux libidinaux, de celui des masses auquel il appartient [60]. Car l’individu n’évolue pas en mode parallèle du groupe humain, ces ensembles dialoguent continuellement. « Il faut le raccordement à l’espace public pour qu’un sujet puisse sortir du trauma » écrit dans cette continuité M. Borgel [61].
Un certain nombre de réfugiés, moins d’un quart selon les données épidémiologiques du Comede [62] s’effondrent et sombrent dans ce qui s’apparente à la « mélancolie du trauma » [63], pathologie qui ne s’atténuera pas sans l’aide d’un Autre-thérapeute et/ou d’une réponse positive à leur demande. Des décompensations sur un mode délirant adviennent chez ceux dont la structure déjà fragile a été profondément bouleversée [64]. Nous faisons l’hypothèse que ces chiffres sont également à relier au rejet de la demande d’asile. Dans ces derniers cas, résister psychiquement par l’engagement dans un mouvement collectif se trouve enrayé, les angoisses traumatiques trop vives provoquant l’isolement et la désolation [65].
3. Une psychopathologie corrélative du rejet souverain ?
3.1. Cas clinique Juliette
SOMMAIRE
Juliette est une jeune femme de vingt-six ans, francophone et originaire de la République Démocratique du Congo (R.D.C.), pays situé au cœur de la région d’Afrique Centrale où se perpétuent des exécutions et des viols de civils malgré la mise en place d’un gouvernement d’unité nationale. Aujourd’hui encore, le Congo R.D.C. reste sous le contrôle de différentes forces armées. Le climat d’insécurité majeure provoque le départ de milliers de réfugiés qui fuient les persécutions ethniques.
Juliette consulta la première fois au Comede deux jours après son arrivée en France. Son médecin l’orienta rapidement vers un psychologue en raison de sa symptomatologie bruyante : des cauchemars récurrents provoquaient des insomnies permanentes et la présence de phénomènes hallucinatoires était inquiétante. La patiente débuta une psychothérapie mais devant la persistance des troubles (les hallucinations olfactives notamment), un traitement antipsychotique lui fut prescrit. Si au départ ses thérapeutes s’accordaient à penser que Juliette présentait une « névrose traumatique caractéristique », la persistance et la gravité de ses troubles m’amèneront à songer qu’elle souffre d’une psychose, déclenchée à la suite du rejet de sa demande d’asile.
Lorsque je rencontrais Juliette pour la première fois, elle sortait d’une Hospitalisation d’Office (H.O.), advenue à la suite d’un « épisode délirant aigu avec état d’agitation psychomotrice (cris), hallucinations et état anxio-dépressif majeur ». Au regard du dossier médical, son « état stuporeux » survenu après cet épisode se prolongea sur plusieurs semaines et l’amena à rester hospitalisée plus de deux mois.
Sa psychothérapeute, qui la suivait déjà depuis plus d’une année, me présenta comme « psychologue, chercheuse » et la patiente accepta ma présence lors des entretiens. Dès ce premier entretien, je me sentis très touchée et émue par l’histoire de cette femme qui n’avait pas pu arrêter sa course pour la survie. Je ressentais des affects de tristesse puissants qui m’amenèrent à travailler autour de son cas. Ces rencontres à trois s’étendirent hebdomadairement, sur plus de huit mois.
Au cours de cette première entrevue « post-hospitalisation » Juliette relata ce qu’elle appelait sa « crise ». Alors qu’elle dormait, elle avait « entendu des voix » qui lui avaient ordonné de se réveiller puis de sauter par la fenêtre de sa chambre. Elle avait « vu », à ce même instant, des militaires armés qui l’attendaient derrière la fenêtre et s’était alors mise à « hurler ». La police, contactée par les bonnes sœurs du foyer qui l’hébergeait depuis son arrivée en France, était venue la chercher puis, l’avait fait hospitaliser en H.O.
Juliette exprima combien sa « panique » s’était accentuée avec les policiers en raison de « la peur » éprouvée à la vue de leurs uniformes, de leurs armes et du fourgon.
3.1.1. Eléments d’anamnèse
Au fil des entretiens, Juliette apportera des éléments concernant son enfance. Afin d’appréhender le déclenchement de ses troubles et son cheminement pathologique, reconstituons son histoire.
Fille unique, elle grandit à Kinshasa avec ses parents tous deux originaires de l’Equateur (région du Congo dans laquelle est né Mobutu) ; son père travaillait au service de l’ancien dictateur et sa mère, qui « restait à la maison », la confiait le plus souvent à une nourrice.
La famille paternelle qui n’avait « jamais accepté » ce « mariage d’amour » entre sa mère et son père exerçait une forte autorité sur le couple parental. D’ailleurs, le prénom de la patiente cristallise ces conflits familiaux puisqu’il se réfère, sans ambiguïté, à l’une des grandes figures féminines de tragédie occidentale classique. J’ai choisi le pseudonyme de Juliette, en référence à l’œuvre de Shakespeare, qui s’en rapproche.
La mort de son père survint brutalement alors qu’elle avait onze ans. Quelques heures après son décès causé par une maladie incurable, Juliette et sa mère furent répudiées par la famille paternelle. Les deux femmes n’eurent d’autres choix que de fuir ; elles ne furent pas autorisées à assister aux rites funéraires. Juliette raconta comment, à la suite de cet événement, elle dut prendre en charge sa mère « devenue comme folle ». Elle évoqua la présence d’hallucinations visuelles et auditives chez sa mère qui n’eut accès à aucun soin. Au cours des années qui suivirent, les deux femmes furent vouées à l’errance, à la faim, à l’isolement et au rejet. Juliette resta seule aux côtés de sa mère malade.
De son enfance difficile, la jeune congolaise conserve peu de souvenirs. Investissant ma présence lors des entretiens, elle me fit directement part du sentiment intense de solitude ressenti « depuis toujours » et me raconta spontanément l’un de ses rares souvenirs qui remonte à l’âge de ses sept ans. Elle jouait seule, car sa mère lui interdisait toujours de jouer avec d’autres enfants. Ce jour là, sa mère lui avait dit « avec beaucoup de colère », que si elle ne respectait pas cet ordre - ne pas jouer avec d’autres -, elle tomberait dans un « trou noir et profond », puits réel qui se situait à proximité de leur maison. Selon les dires de sa mère, un petit garçon y était déjà tombé et y avait trouvé la mort. Lorsque je lui demandais si elle avait d’autres souvenirs de cette époque, Juliette évoqua le fait suivant : à neuf ans, alors qu’elle rentrait d’une promenade, elle découvrit une cousine morte allongée sur son lit d’enfant. Elle se rappelle qu’affolée, elle se mit à « courir dans tous les sens et à crier ».
A seize ans, Juliette fut placée dans une famille pour « faire le ménage » et put aller à l’école. Deux années plus tard, sa mère décéda d’une maladie. Elle du gagner sa vie pour subvenir à ses besoins. Peu après, elle rencontra un jeune homme dont elle tomba amoureuse. Il « s’occupa » d’elle et la « consola de ses malheurs » rapporta t-elle.
3.1.2. L’événement traumatique et la fuite du pays
Depuis quatre années, Juliette vivait par intermittence avec son compagnon rebelle Mobutiste qui avait fui la ville en raison des changements gouvernementaux. Ils se rencontraient donc irrégulièrement, lorsqu’il venait lui rendre visite. Juliette ne connaissait guère ses activités politiques, ils n’en parlaient « jamais » précisa t-elle.
Un soir, alors qu’ils ne s’étaient pas vus depuis plusieurs mois, il reprit comme à l’accoutumée contact avec elle et lui rendit secrètement visite. Vraisemblablement, des voisins dénoncèrent sa présence. Alors qu’ils étaient tous deux endormis dans l’obscurité de la chambre, plusieurs militaires firent brutalement irruption. Ils coupèrent l’électricité, et les frappèrent tous deux. La jeune femme fut violée à plusieurs reprises, insultée et battue à mort devant son compagnon. Elle se réveilla le lendemain « à moitié nue » dans une cellule où d’autres femmes étaient présentes. Emprisonnée, elle ne fut pas nourrie, ne put se laver, et ne reçut aucune visite durant plus de quarante-huit heures. Au sein de cette maison d’arrêt, elle était soupçonnée d’être la complice de son compagnon et des rebelles. Elle fut menacée de tortures et de mort si elle ne délivrait pas aux militaires des informations sur l’engagement politique de son ami.
Craignant des représailles, elle se résolut à fuir du Congo R.D.C. Elle parvint à s’évader grâce à la complicité d’un officier qu’elle connaissait et qui la déguisa en militaire. Cet homme paya des pêcheurs et Juliette traversa le fleuve Congo pour se rendre au Congo-Brazzaville. « Ils m’ont traversé au moyen d’une pirogue au milieu de la nuit dans le grand fleuve, écrira t-elle dans son récit destiné à l’O.F.P.R.A. J’étais entre la vie et la mort, j’étais très souffrante ». Quinze jours après sa fuite, elle arriva à Paris. Aujourd’hui encore, elle ne sait toujours pas si son compagnon est en vie. Peu après, elle fit une demande d’asile qui fut rejetée.
3.1.3. Les motifs du rejet institutionnel annoncés à la patiente
Afin de mieux appréhender les avatars du psychisme dans son articulation au rejet institutionnel, commençons par rapporter la première notification de l’O.F.P.R.A. advenue sans même que la jeune femme ne fut auditionnée. L’objectif de cette partie n’est pas de militer contre l’institution en question mais d’étudier les aléas psychiques articulables à la politique de crise de l’asile.
L’asile fut donc refusé à Juliette au regard de son témoignage écrit pour le motif suivant :
« La réalité de la situation invoquée ne peut être tenue pour établie et les craintes énoncées ne peuvent être tenues pour fondées au sens de l’article 2 de la loi du 25 juillet 1952 modifiée. »
A la suite de ce rejet, la patiente demanda à être auditionnée. Elle témoigna cette fois-ci oralement devant un Officier de Protection. Après un bref résumé de sa situation, on peut lire dans cette seconde notification :
« Les déclarations écrites de l’intéressée s’avèrent sommaires et stéréotypées concernant le motif et la nature des persécutions dont elle aurait été victime. Peu vraisemblables, elles ne permettent d’établir ni la réalité des faits allégués, ni le bien-fondé de ses craintes en cas de retour en République Démocratique du Congo. En conséquence, sa demande en date du… est rejetée. » [66]
Le témoignage de Juliette ne fut pas jugé crédible mais « stéréotypé » (faux) par les institutions décisionnelles malgré ses allégations attestant du fait qu’elle avait été l’objet de persécutions et se trouverait toujours en péril si elle retournait là-bas.
3.2. Analyse clinique et articulation théorique
SOMMAIRE
3.2.1. La nuit noire : la « mauvaise rencontre » traumatique et l’actualisation d’un passé douloureux
Dans la nuit cauchemardesque qu’elle décrit comme étant à l’origine de sa fuite, règne en maître le champ du perceptif, incarné par les voix, les cris, les corps, les odeurs et l’obscurité. Cette scène présentifie l’effraction même puisqu’elle se déroule dans un lieu intime - une chambre - et se produit lors d’un repos partagé qui en amplifie toute la portée intrusive. Comme le soulignait S. Ferenczi dans son Journal Clinique, une personne endormie est sans défense et l’« effet de terreur est considérablement augmenté dans cet état » [67]. Non seulement cet événement n’a pu être « préparé » par l’angoisse, aucune mise en alerte concernant le danger n’ayant été préalablement signalé, mais au-delà, l’effroi généré reste « fiché » et ne peut être métabolisé.
Juliette insistera à maintes reprises sur l’obscurité la plus totale qui régnait cette nuit-là. Si la violence inouïe de cette scène aurait pu « rendre fou » n’importe qui, cet événement dans lequel les militaires-bourreaux prirent « soin » de la violer en coupant l’électricité fait singulièrement trauma chez cette patiente. On perçoit comment la prégnance du perceptif écrase le registre de la représentation qui devient inaccessible à la psyché.
Au fil de sa psychothérapie, Juliette effectuera des liens entre cette scène d’effroi et certaines séquences de son passé, exprimant sa fragilité qui avait été inaugurée dès son enfance. Au cours d’un entretien, elle associera spontanément le climat d’insécurité du Congo, l’événement de cette « nuit noire » et son désarroi infantile. Elle dira :
« J’étais déjà très triste déjà quand j’étais enfant. C’est après en France que tout ça, ça a éclaté » ; « Je n’ai personne à qui parler ici, je reste avec ma douleur dans mon cœur, toute seule. Je croyais qu’en France j’allais tout oublier, mais ces problèmes sont montés dans mon cœur. J’ai toujours été rejetée. Et je continue à souffrir ici. » Mais si Juliette parvient à verbaliser avec cohérence sa tristesse et attribuer du sens à son épisode de folie, elle reste profondément clivée de ses affects : son ton est monocorde et « glacé ».
Les voix des militaires restent en circulation dans l’Imaginaire et abasourdissent la jeune femme lors de crises hallucinatoires qui se répèteront régulièrement. En effet, Juliette sera ré-hospitalisée peu après, à la suite d’une nouvelle bouffée délirante. A chaque nouvelle crise, les voix entendues lui ordonnent de se tuer en « sautant par le trou de la fenêtre », cadre à travers lequel elle aperçoit les « militaires » qui l’ont agressée et reconnaît « leurs voix et leurs odeurs ». Les perceptions sont intactes à la nuit cauchemardesque réelle. Ce rêve traumatique la réveille, mettant en échec le sommeil en toute réalisation de désir. Les processus de secondarisation sont éradiqués, il n’y a aucun déplacement possible, « ça » se répète exactement à l’identique.
On peut ainsi faire l’hypothèse que la décompensation massive et la cristallisation de ses troubles furent provoquées par l’appel de ce signifiant traumatique lié à l’annonce de sa mort par sa propre mère. Cette « nuit noire » vient commémorer son passé et se constituer en « mauvaise rencontre » réelle avec le sexe et la mort. P.-L Assoun, en reprenant J. Lacan, la définit ainsi : « (…) Ce fut un jour de trop - « jour noir » où la vérité devient lumineusement traumatique où cela ne peut plus être masqué, parce que ce jour-là, s’est produite la mauvaise rencontre. Evénement sans parole en quête d’inscription-éminemment physique. » [ |