Depuis une quinzaine d’années en France, un nouveau mode d’action
humanitaire est apparu. Loin du feu des médias ou d’une publicisation
spectaculaire liée à des événements traumatiques majeurs telle que la
connaissent les "urgencières" (comme Médecins du monde, Médecins sans
frontières, Aide et actions etc.), des organisations de solidarité internationale
(OSI), moins connues et de plus en plus nombreuses depuis la fin des années
1970 [1], tentent de structurer leur militantisme
autour du modèle de l’expertise : souci du diagnostic d’une “demande”
d’aide, de l’élaboration d’un projet "ad hoc" aux finalités précises
et de l’efficacité des actions de terrain, ajustement des compétences professionnelles
à l’objectif visé. Contestant l’étiquette “humanitaire” jugée renvoyer à une
conception caritative ou confessionnelle de l’aide apportée et sujette à toutes
les dérives ou manipulations, ses promoteurs lui préfèrent celle de “solidarité
internationale”, plus neutre car plus récente. Ils se démarquent d’un
militantisme politique perçu comme trop idéologique et prisonnier de conflits
internes empêchant la réalisation concrète des initiatives et détachent leur
action à la fois de l’assistance charitable et de l’action sociale (de
proximité par exemple mais pas seulement). Des salariés, ainsi, soit organisent
le recueil de dons pour le financement de constructions en Asie, Afrique,
Amérique latine (écoles, orphelinats, dispensaires…) soit proposent, sur la
base de leur métier, des “transferts de technologie” et se rendent en Afrique
ou en Asie pour des opérations de modernisation technique cherchant à associer
les acteurs locaux : personnel d’EDF allant électrifier des villages,
installer des pompes hydrauliques mais aussi soutenir la création de petites
entreprises tournées vers le tourisme ; agriculteurs réalisant des modes
de culture ou d’irrigation adaptés à l’économie rurale ; tous deux offrant
des connaissances comme l’apprentissage de la réparation de lignes et du
remplacement des pièces usagées, la construction d’ateliers de fabrication
d’outils agraires, la formation à la tenue des comptes d’une exploitation
agricole…
Ces pratiques connaissent un certain succès, notamment à EDF,
avec la création régulière de nouvelles associations, les CODEV (clubs
Coopération-Développement) qui sont aujourd’hui au nombre de 20 rassemblant,
chacun, entre 40 et 200 adhérents. Les militants rencontrés empruntent, pour
décrire leur investissement, un registre de justification qui renvoie très
exactement aux caractéristiques des "nouvelles formes d’engagement dans
l’espace public". Les actions sont "concrètes", organisées
autour de "micro-projets", pensées sur le mode managérial de l’entreprise
responsable. Elles réunissent des équipes restreintes de salariés qui refusent
toute délégation et, animés de pragmatisme, sont préoccupés par la seule
"efficacité" de leur mission qui envoie sur le terrain le plus
fréquemment entre dix et quinze personnes. Pourtant si elles attirent de jeunes
salariés nouveaux entrants dans le militantisme, la plupart de leurs membres et
de leurs promoteurs sont d’anciens militants syndicaux ou politiques, venus de
mouvements chrétiens et tiers-mondistes, passés majoritairement à la CFDT avant de se reconvertir
dans "l’humanitaire expert" sans se dissocier de leur affiliation à
leur confédération. Ce phénomène de reclassement politique, que l’on retrouve à
l’œuvre ailleurs dans l’éclosion de nouvelles associations telles celles qui
luttent pour l’obtention de droits (droits aux papiers, au logement, au
travail…), rend déjà discutables les analyses concluant à l’apparition d’un
nouveau "militant distancié" entendu non pas comme un militant
distant à son rôle mais comme l’expression "moins d’un rôle social
incorporé que d’une attitude qui peut être aussi bien endossée que
quittée" [2]. D’abord parce que ce qui est nouveau,
manifestement, ce n’est pas les militants eux-mêmes mais le répertoire
d’actions qu’ils adoptent [3] ; ensuite parce que, à moins de
raisonner en termes de conversion radicale (ce qui resterait à expliquer), il y
a tout à parier sociologiquement qu’ils importent dans leur nouvelle activité
une part d’eux-mêmes formée antérieurement à l’occasion de leur socialisation
militante passée. Enfin parce que leur exemple montre que quitter le
militantisme n’est jamais chose aussi simple que ce que le donne à entendre une
telle définition qui repose sur l’idée sous-jacente d’une activité par contrat,
conclue et résiliable à volonté sans coût d’entrée ni de sortie. S’investir
dans un engagement et plus encore quand celui-ci a été longuement prolongé,
c’est aussi se sentir investi par lui et d’une action à accomplir en faveur des
autres et là entrent bien d’autres déterminations que le seul souci de réaliser
son "autonomie" ou une activité experte [4].
On voudrait montrer que ce qui s’opère à l’occasion du
reclassement de ces anciens militants tient moins à un changement dans leurs
dispositions à militer qu’à une transformation de leur manière d’envisager
leurs dévouements, et plus précisément, de considérer les "autres"
auxquels ils les consacrent. Le détour par l’histoire de la construction de la
cause "humanitaire" permettra d’en comprendre les raisons. Loin de
naître toute armée d’une modification brutale des malheurs du monde liée à la
gravité accrue des détresses humaines (aggravation des conflits, augmentation
des catastrophes écologiques) ou d’une élévation soudaine du seuil de
sensibilité à la violence commise et éprouvée, la cause "humanitaire"
résulte elle-même d’abord de la reconversion d’une cause politique : celle
de la solidarité envers les "pauvres nécessiteux". Si elle marque un
véritable changement dans les répertoires d’actions empruntés par ceux qui se
vouent à aider les plus démunis, elle est initiée non par des "hommes
nouveaux" porteurs d’un nouvel altruisme plus international ou davantage
dotés de "conscience morale" que leurs prédécesseurs mais par des
modifications ayant affecté les transactions entre différents secteurs
jusque-là disjoints sur cette question (Etat, administration, politique, monde
de l’entreprise, journalisme, institutions internationales) et facilité une
"transnationalisation" des catégories pour penser les
"autres" et leurs aspirations. Les représentations de la vulnérabilité
sociale et politique et les modes d’actions destinées à y remédier en sont
métamorphosés au point de dessiner les contours d’un nouveau territoire du
militantisme dans lequel les "autres aidés" sont relégués au rang de
"refoulé" des politiques imaginées pour les "sauver".
Les décentrements d’une cause
La plupart des travaux ou des discours actuels (encore peu
nombreux mais qui se multiplient) s’attachant à retracer l’émergence de
pratiques humanitaires, en trouvent les origines historiques dans la création
soit de la Croix-Rouge
fondée par Henry Dunant en 1864 soit de Médecins sans Frontière au moment de la
guerre du Biafra. D’autres en situent les prémisses philosophiques dans la Révolution française et
l’invention de la démocratie [5]. S’il ne s’agit pas de nier le rôle que ces
divers acteurs ont pu jouer, cette manière de reconstituer l’histoire de
l’invention d’un nouveau registre d’actions par la mise en avant de pères et
d’événements fondateurs n’en cadre pas moins l’analyse sur une histoire interne
de l’humanitaire et écrite de son point de vue [6], où les ONG médicales sont les héroïnes, où
les contextes de crise ou de guerre sont les conditions révélatrices des autres
à aider, où le rapport noué avec eux est uniquement déterminé par
"l’urgence" et où la principale rupture retenue par rapport aux
pratiques anciennes de solidarité réside dans les stratégies employées,
notamment le refus déclaré de la neutralité des intervenants et leur "transfrontiérisme".
En reprenant à son compte une définition de "l’humanitaire" qui,
aujourd’hui largement acceptée, est celle de ses figures de proue, elle oublie
toutes les autres définitions possibles en ne la replaçant pas dans ce qui lui
donne sens et signification : l’histoire plus large des dévouements aux
"étrangers pauvres ou en détresse". Si l’on s’y emploie, d’autres
filiations surgissent et, avec elles, des acteurs "transfrontières"
oubliés ou des "baroudeurs" méconnus comme ceux et celles qui, au
XIXe siècle, allaient rencontrer ces étrangers lointains qu’étaient les pauvres
des "classes dangereuses" mais habillées de jupons (les dames
patronnesses) ou de hauts-de-forme et de cols cassés (les philanthropes
utopistes) et à partir d’intentions propres à l’élite sociale à laquelle ils
appartenaient [7]. Actions de bienfaisance privées, inspirées
souvent par des motivations religieuses de quête de salut [8], elles s’opposaient à d’autres, laïques, en
cours d’élaboration et rattachées à un Etat commençant à construire les
linéaments d’une "Providence" protectrice et impersonnelle, que ce
soit par l’entremise de ses représentants (notables ou professionnels de la
politique) ou de ses nouveaux experts, réformateurs sociaux [9]. Plus près de nous, les mouvements
confessionnels et les mouvements tiers-mondistes participent encore de cette
histoire mais en déportant leurs attentions vers les peuples colonisés. Les
citer montre alors que l’on est obligé de chercher ailleurs le changement
enregistré puisqu’aussi bien les uns que les autres interpellent les pouvoirs
coloniaux en place et sont transnationaux [10]. Plus que dans les modes d’action, celui-ci
semble s’être opéré dans l’univers mental des défenseurs des "étrangers
pauvres".
Un enchevêtrement complexe d’histoires parallèles, touchant à la
réorganisation des mouvements missionnaires et de la présence de l’Eglise, au
rapatriement et reclassement des cadres coloniaux, à la reconversion des
acteurs tiers-mondistes, à la transformation du rôle de l’Etat et des
configurations internationales, aux nouvelles problématisations concernant les
"étrangers" a peu à peu décentré et modifié ce qui était en jeu dans
les différentes "politiques" conduites en faveur des plus
démunis : leur capacité à se "sauver" eux-mêmes grâce à leur
autoorganisation (mutuelles, sociétés ouvrières, partis politiques). C’est que
si la plupart d’entre elles étaient, jusqu’il y a peu, pensées comme des
tentatives de représenter les propres aspirations des milieux défavorisés,
d’autres modes de perception et de compréhension des "autres" à aider
et des rôles à tenir à leur égard sont venus s’y substituer pour bouleverser
les rapports instaurés avec eux au point de les faire devenir les grands
absents des diverses actions réputées pourtant remédier à leur situation. On ne
peut ici que lister rapidement un certain nombre de différences avec les
discours ou actions passés montrant combien la mise en forme de
"leurs" intérêts s’effectue actuellement de plus en plus sans eux,
faisant apparaître la cause humanitaire comme une "cause sans
représentés" condamnée à toujours les rechercher.
Le développementalisme : de la critique de l’Etat
à la pensée d’Etat
Mouvements strictement confessionnels comme mouvements
tiers-mondistes plaçaient au cœur de leur projet, certes sous des formes
différentes, la réhabilitation à la fois de l’image et du statut des
"étrangers" auxquels ils destinaient leur aide. Les percevant comme
des dominés, "ignorés, exploités, méprisés", leurs actions visaient à
trouver une solution à leur grande vulnérabilité sociale tout en cherchant à
rehausser leur représentation largement stigmatisée. Ce double souci posait
ainsi en enjeu des débats et des clivages le problème de l’ethnocentrisme et
des solutions pour s’en déprendre. De plus en plus étroitement associé au point
de prendre à partir des années 1960 une consistance politique jusque dans les
organisations religieuses [11], il impulsait les mobilisations et incitait
à réformer ou à transformer les modes d’action pour mieux les adapter aux deux
objectifs fixés [12]. Le modèle en était la "mission
ouvrière", certes considérablement modifiée et laïcisée [13], au cœur de laquelle l’image du
"prolétariat nécessiteux" façonnait la figure unifiée du peuple voué
à tous les malheurs sociaux et par là même méritant un secours qui le
libérerait économiquement et politiquement ; c’était elle qui se trouvait
transférée sur celle des "étrangers" des pays pauvres et anciennement
colonisés, ces "damnés de la terre" membres de "nations
prolétaires" [14]. Elle justifiait une idéologie de la
proximité faite de valorisation du terrain et du contact rapproché avec eux,
d’une démarche cherchant à les associer aux actions entreprises soit en les
faisant collaborer aux projets envisagés soit en se faisant les ethnologues de
leur civilisation ou porte-parole politiques de leur émancipation. C’était
jusqu’aux cadres coloniaux [15] ou aux administrations ministérielles
chargées des relations directes avec eux (comme celle du ministère de la Coopération) qui
partageaient, pour des raisons différentes, cette conception des "autres
lointains" et des aides qui leur étaient réservées. Politiquement et
administrativement marginale et certainement fort éloignée des réalisations
concrètes effectuées, cette idéologie n’en était pas moins prégnante sur ceux
qui entendaient se dévouer aux "étrangers" du Tiers-Monde et remédier
à leur situation. "L’humanitaire", qui gagne en légitimité à partir
des années 1980 [16], n’abandonne pas de telles considérations
même s’il se construit en large part contre elles. Mais sa lutte pour faire
reconnaître "le droit à avoir des droits", en élevant l’expérience
singulière au rang d’universel concret, provoque une abstraction des
"autres" aidés et leur éloignement par rapport aux enjeux supposés
être les leurs. Surtout elle s’opère sur fond de retournement des perspectives
adoptées à leur égard ; réappropriée rapidement par l’Etat et ses experts,
la cause humanitaire va, en effet, se trouver intégrée dans un schème de pensée
bureaucratique, le développementalisme, qui, en devenant
"transsocial" et transnational, renverse la vision portée sur les
"pauvres" et les "étrangers" et sur les modes de relations
à établir avec eux.
Rançon du succès : la vision développementaliste de l’aide à
leur apporter gagne, à partir de 1981 et de l’arrivée des socialistes au
pouvoir dont beaucoup sont d’anciens tiers-mondistes ou proches d’eux, les
hauteurs de l’Etat non seulement dans le ministère de tutelle (le ministère de la Coopération devient
ministère de la
Coopération et du Développement) mais également les
ministères sociaux. Réimportée des "autres lointains" sur le
territoire national, elle sert très vite de prisme à travers lequel déchiffrer
les "malaises sociaux" des plus démunis et concevoir les politiques
qui leur sont adressées. "Développement social des quartiers" [17], "Développement social urbain",
"Zones d’éducation prioritaire" puis "Zones urbaines
sensibles", "Zones de rénovation urbaine" : même si le
lexique s’euphémise, les mesures employées, par-delà les changements de gouvernement,
restent cadrées par les mêmes attendus. C’est ainsi une conception
"horizontale", binaire et neutre des rapports sociaux qui s’impose au
détriment d’une vision critique des relations asymétriques et hiérarchisées que
pouvaient exprimer la "lutte des classes" ou les études en termes de
domination ou d’exploitation. Elle "prend" d’autant mieux que les
organisations ouvrières, rassemblant sur un autre point de vue, commencent à
être ébranlées et que les espoirs messianiques placés dans la "classe ouvrière"
par nombre d’intellectuels sont sur le retrait. La relative nouveauté d’une
situation de chômage prolongé et de formes visibles de précarité sociale (les
"nouveaux pauvres") paraît, en outre, nécessiter de nouveaux modes
d’action publique et de nouveaux concepts d’analyse vite alimentés par des
travaux sociologiques et économiques [18] venant confirmer l’existence d’une
"société duale", à "deux vitesses" où riches et pauvres
vivraient "côte à côte" et où se serait accompli "un décrochage
de la partie "modernisée" de la société opéré sans utilisation de la
partie "inadaptée" ni coercition à son égard" [19]. En naturalisant des attitudes devenues des
destins sociaux et non les résultats des interactions et confrontations
sociales et en permettant des évaluations en termes de "manque", de
"défaut d’insertion", "d’inadaptation" voire
"d’inemployabilité", elle contribue à montrer d’abord comme des
"exclus" et des "exilés de l’intérieur" tous ceux qui, par
leur appartenance aux mondes populaires, ne répondent pas aux normes de vie et
de comportements conventionnellement admises. Elle concourt aussi à dépolitiser
les problèmes sociaux [20] et, en technicisant leurs solutions, à
privilégier le recours aux experts de la bonne forme des liens sociaux et
démocratiques plutôt qu’aux professionnels de la représentation ou de la
gestion de la vulnérabilité sociale. Mais ce sont aussi les représentations
attachées aux "étrangers" qui, par contre coup [21], se modifient.
L’immigration, sous l’effet des fortes controverses publiques
qu’elle suscite après le septennat giscardien, prend la double dimension d’un
problème politique et d’un problème d’Etat [22]. La division entre immigrés clandestins et
réguliers, consacrée par le consensus parlementaire de 1984 entre la gauche et
la droite classique et renforcée par la présence déstabilisante d’un Front
national qui paraît devoir s’enraciner dans la vie politique en mobilisant au
nom de la "préférence nationale" impulse toute une série de déformations
sur la perception de l’immigration en faisant confondre "jeunes issus de
l’immigration" et nouveaux immigrés et regarder ces deux groupes comme des
clandestins portés à tous les illégalismes [23]. Tirant leur réalisme d’événements
successifs constitués en affaires périlleuses pour la démocratie
républicaine [24], les nouveaux traitements dont ils font
l’objet appellent l’intervention accrue d’acteurs appartenant aux secteurs
dominants (et répressifs) de l’Etat (Justice, Police) davantage que celle des
professionnels de l’encadrement des classes populaires [25]. L’usage légitime de catégories normatives,
juridiques ou morales, pour appréhender leur situation crée en outre une
distance à la fois objective et subjective avec leur réalité sociale. Si les
"jeunes issus de l’immigration" perdent leurs caractéristiques
sociales (d’enfants nés de familles précarisées ou de jeunes sans avenir autre
que le chômage ou la rue) en se voyant définis d’abord par leur origine
ethnique et leur "culture méchante" [26], les "étrangers" souhaitant
s’installer sur le territoire national sont désormais essentiellement compris à
partir des problèmes qu’ils sont réputés devoir poser à la société d’accueil
("insertion" ou "assimilation" difficiles voire rendues
impossibles par leur "culture" poussant au communautarisme contre
l’esprit républicain ou à des modes et des conduites de vie radicalement "à
part" de ceux qui ont cours en "occident") et de moins en moins,
si jamais cela fut le cas, à partir de la société d’où ils émigrent et qui
constitue un élément de la situation sociale qu’ils emportent avec eux et les
fait être ce qu’ils sont [27].
Des autres de plus en plus étrangers
L’absence de visibilité politique autonome de la génération issue
de l’immigration [28], définitive après la dislocation de SOS
Racisme, rend pour une part possible une telle représentation d’elle-même qui
se focalise sur les "minorités du pire" : peu de ses membres ont
accepté de reprendre la tête des associations destinées à soutenir, sous une
forme ou sous une autre, les immigrés en collaborant avec eux [29] ; mais lorsque certains d’entre eux ont
tenté de participer à la vie associative des quartiers, ils se sont trouvé
affrontés à un personnel politique ne pouvant les reconnaître comme les
héritiers de ces déshérités sociaux qu’étaient les ouvriers dont il s’était
fait le porte-parole et moins encore leur accorder une place sur la scène
publique locale [30]. Doublement absents des cadres de perception
qui informent la vie politique, ils sont doublement méconnus [31] et, à ce titre, ne peuvent susciter que
l’apitoiement ou la peur, ces deux formes aujourd’hui légitimes d’expression
des sentiments à leur égard qui sont les deux faces morales d’un même rapport
distant. Parallèlement, les "étrangers" restés lointains en restant
dans leur pays se trouvent eux aussi soumis à de nouveaux traitements qui entraînent
des transferts et des superpositions de représentations ; opérant des
liaisons transnationales inédites entre les interprétations et les problèmes
qu’ils sont supposés soulever, ils placent ces "autres lointains" et
leurs divers représentants, dans une situation contradictoire difficilement
conciliable pour qu’ils puissent intervenir avec autorité sur les questions qui
les préoccupent directement.
L’effondrement du tiers-mondisme en tant que troisième voie
espérée par les dirigeants des pays anciennement colonisés entre socialisme et
capitalisme puis la chute des régimes de l’ex-Urss ouvrent, là aussi, sur une
représentation bipolaire entre Nord et Sud des relations internationales qui
facilite une circulation en forme d’importation-exportation des catégories
bureaucratiques de compréhension du monde social et politique. Euphémisation
administrative et retraduction obligent : les pays du Tiers-Monde
deviennent des pays en voie de développement (ou encore des "pays moins
avancés") aussi bien économiquement que politiquement [32]. Ils sont ainsi pensés d’emblée comme des
demandeurs d’aide mais ne pouvant en bénéficier que pour autant qu’ils se
soumettent aux directives de "bonne gouvernance" émises par des
organisations interétatiques auxquelles ils n’appartiennent que sur un mode
mineur : FMI (Fonds monétaire international), BIRD (Banque internationale
pour la reconstruction et le développement, la "banque mondiale")
voire OMC (Organisation mondiale du commerce) ou OCDE (Organisation de
coopération et de développement économique) [33]. Ces institutions expertes dans la
"mise en ordre démocratique" (par les normes qu’elles imposent et par
les conseils qu’elles délivrent) vont être rejointes par de nouvelles dont
elles deviennent solidaires. L’apparition de nouveaux enjeux économiques et
sécuritaires cristallise, en effet, les attentions des responsables européens
et nord-américains sur le contrôle des frontières et des flux migratoires ;
discriminant entre "ressortissants du Nord" et "étrangers du
Sud" au nom de leur culture et plaçant sous surveillance accrue ceux qui
appartiennent aux régions pauvres, leurs analyses ne voient plus dans ces
derniers que des "immigrés problématiques en puissance" et posent en
"bon sous-développé méritant d’être aidé" celui qui demeure à sa
place : au loin, dans son pays d’origine [34]. Elles ont pour conséquences, dans
l’hexagone (et dans la communauté européenne), de modifier la hiérarchie des
ministères appelés à gérer les relations avec eux et de redistribuer les
compétences. La Défense
et l’Intérieur (qui porte de moins en moins bien son nom) dominent sur les
Affaires Etrangères ou la
Coopération. C’est dire que les administrations, comme celles
de la Coopération,
qui sont peuplées de cadres soit connaisseurs de la situation des pays d’origine
des "étrangers" grâce à leur expatriation et aux collaborations
techniques qu’ils ont nouées avec eux soit vivant leurs actions sur le mode de
la mission et faisant d’elles des "administrations militantes" [35], se voient reléguées [36] au profit d’autres, plus dominantes et au
recrutement plus technocratique, dont les principales préoccupations sont liées
aux problèmes d’Etat du moment et dont les savoirs et savoir faire concernent
leur résolution et leur prévention. Un double mouvement s’est ainsi effectué,
qui a travaillé à faire des intervenants sur la cause "des pauvres"
ou des "étrangers" non plus des représentants mais des spécialistes
de leurs "problèmes" et, dans le même temps, des autres aidés
davantage des objets d’expertise que des représentés ayant une voix à faire
entendre. Par son entremise, c’est toute la question de la définition des
rapports noués et à nouer avec ces derniers, qui originairement hantait dans la
concurrence les initiateurs des actions de solidarité, qui disparaît au profit
d’une nouvelle : celle de la "bonne" action à entreprendre pour
qu’elle soit couronnée de succès.
L’humanitaire : une cause sans représentés
L’émergence d’un discours humanitaire axé sur les "victimes",
déclenchée par des ONG "urgencières" indignées par le sort effroyable
réservé aux populations civiles lors de guerres d’un nouveau genre s’inscrit
dans ce contexte à la fois politique et mental. Ce discours conduit à penser
les actions en faveur des plus déshérités sur le mode de l’assistance
professionnelle faisant fi de considérations politiques et religieuses pour
penser l’autre dans les termes universels du "prochain" et de
"commune humanité". S’il n’est pas dénué de considérations
pratiques [37] et s’il ne va pas sans susciter au sein du
monde des ONG des conflits avec les "développementalistes" [38], il ne prend pas moins appui sur les schèmes
interprétatifs, à la fois dépolitisés et misérabilistes, juridiques et moraux,
qui les ont impulsées et qui gouvernent désormais les regards des observateurs
et des acteurs les plus centraux.
L’humanitaire ou l’expertise du malheur des autres
Tout en revendiquant un rôle de "tireur d’alarmes" se réservant
le droit de "témoigner" et de jouer du "tapage médiatique"
pour alerter les gouvernements et les opinions sur les situations terrifiantes
qui accablent des populations locales, tout en s’insurgeant aussi contre leurs
responsables et participant à la production de nouvelles normes juridiques
internationales (droit d’ingérence humanitaire [39], juridictions pénales internationales
poursuivant les auteurs de "crime contre l’humanité"), les principaux
porte-parole de l’humanitaire n’en proposent pas moins également une autre
représentation de l’injustice où seuls comptent d’abord les préjudices subis et
l’indignation active des plus comblés et non la mobilisation politique des
principaux intéressés contre les raisons objectives de leur malheur. Le
répertoire d’intervention "humanitaire" tel qu’il s’invente ici est
ainsi d’emblée doté d’une ambivalence structurelle tenant à la place instable
et difficile à établir à la fois entre et contre des modes d’actions caritatifs
et politiques. Celle-ci va se trouver renforcée par les différents
investissements dont il va être le lieu. Sa composante qui réduit la visibilité
des antagonismes et évite ou élève le blâme (contre la cruauté du
"sort" ouvrant sur des détresses extrêmes que ce soit celui des
catastrophes naturelles ou celui des conflits meurtriers) entre rapidement en
résonance avec une vision médiatique [40] portée à exhiber le spectaculaire, jouer de
et sur la dramatisation et à rechercher les "responsables" chez les
acteurs les plus apparents. Vite investie également par des individus ou des
groupes davantage enclins à secourir immédiatement qu’à dénoncer publiquement
(si ce n’est sur le mode du scandale moral) [41] – restaurants du cœur (1985), première
antenne de Médecins du Monde (1986) et de Médecins sans frontière (1988), Téléthon
– elle trouve une part de sa légitimité dans les nouvelles manières d’exprimer
les "malaises sociaux" ou les injustices ressenties qui exposent les
malheurs les plus privés et promeuvent l’expérience la plus intime et la plus
profane [42] en ressource d’accès à la scène publique. Si
une telle réussite inscrit dès lors une tension entre les dévouements et les
argumentations "humanitaires" possibles et les soumet à une
oscillation constante entre éthique et politique, savoirs profanes et savoirs
professionnels, elle n’en concourt pas moins à transformer en enjeux moraux des
problèmes sociaux et politiques ; en les sérialisant et les réservant à la
conscience de chacun [43], elle contribue aussi à placer dans la
posture du "spectateur engagé" de la misère du monde et dans une
légitimité fragile car sans cesse susceptible d’être remise en cause, ceux qui
cherchent à leur porter remède.
Là aussi, revanche du succès : très vite, les termes
généraux "d’humanité", de "souffrances subies" ou de
"victimes" qui invitent à la compassion et dotent d’une aura
vertueuse et désintéressée toute action en direction des plus faibles accomplie
en leur nom sont occupés par des instances, des groupes ou des individus dont
la raison première d’existence n’est pas uniquement le "bien-être
universel" ou la lutte contre le "malheur des autres" mais qui
tirent profit de l’ambiguïté structurelle de la référence humanitaire. Ces
usages stratégiques de l’humanitaire qui font de sa définition l’objet de
multiples rapports de force renforçant son caractère flou et labile redoublent
ceux opérés par les Etats dont la concurrence (diplomatique, économique et
géostratégique) au plan international reste vive. Si Michel Foucault voyait
dans les droits de l’homme une arme de guerre contre les Etats, désormais ils
sont aussi devenus une arme idéologique étatisée tant ils appartiennent à la
panoplie des ressources symboliques et politiques de l’Etat [44] lui ouvrant tout un registre argumentaire ou
de "double jeu" possible : continuer l’action diplomatique par
d’autres moyens là où elle est devenue politiquement difficile, montrer qu’il
agit en vertu de grands principes et non en opportunité politique, dénier ses
intérêts à s’intéresser aux autres au point d’ailleurs de réussir à se faire
oublier comme acteur principal des relations internationales (comme l’attestent
les analyses sur son "retour" actuel). La reprise institutionnelle,
repérable dans la création de secrétariats d’Etat en portant le nom à partir de
1986 et perdurant au-delà des changements politiques ou d’organismes communautaires
comme ECHO (Office Européen d’Aide Humanitaire) créé en 1991, consacre la
légitimité de la cause humanitaire mais en la bureaucratisant sous la forme
d’un cadre cognitif "administratif" appliqué aux plus vulnérables. Si
celui-ci transforme, qu’ils le souhaitent ou non, le rôle imparti aux
défenseurs de l’humanité des autres en les faisant devenir, sur la base de
leurs expériences vécues, des experts en "tiers-mondisme" (qu’il soit
national ou lointain) participant à la fabrication des jugements sur les
"étrangers" [45], il préside aussi à la construction d’un
"marché national et international de la vertu" dans lequel les
"autres aidés" prennent la place d’"administrés" soumis à
une logique normative similaire à celle qui s’exerce en interne sur le
territoire hexagonal. Avec lui, s’instaure un marché "transnational"
des victimes et des causes morales où les unes et les autres sont mises en
concurrence pour l’obtention de l’attention publique non seulement entre elles
mais aussi avec des causes politiques et des victimes de préjudices
sociaux ; ses conditions d’accès, dépendantes d’un spectaculaire
médiatique, obéissent à des règles de visibilité, de clarté et de moralité
telles que des souffrances échappant à ce cadre de perception en deviennent
soit ignorées soit inopportunes soit difficilement défendables (insécurité
salariale, clandestins "non régularisables" vivant dans la peur d’un
arrestation, "mauvais opprimés" se rebellant par les armes et tout
aussi brutaux que leurs oppresseurs comme les Tchétchènes par exemple, quand ce
n’est pas la chape de plomb que mettent des intérêts économiques savamment
négociés et complexifiés sur les massacres de populations civiles laissées à
l’abandon de l’intérêt public comme en Afrique noire). Le sens des mots, des
rôles dévolus et des politiques conduites se brouille et devient propice aussi
bien à des jeux croisés qu’à une logique de la surenchère éthique s’organisant
essentiellement entre professionnels et prétendants à ce titre qui défendent,
chacun, leur propre compétence "humanitaire" et leur propre
comptabilité de la détresse humaine. Quelques exemples parmi d’autres [46]. "Victime" : le terme
appartient aussi au lexique policier et judiciaire, valorisé depuis les
"violences urbaines", justifié par la compassion et la protection à
exprimer envers les personnes agressées ou ressentant l’avoir été, concrétisé
par des sondages d’opinion, des études en "victimologie" ou des
associations d’aide et mobilisé contre d’autres interprétations (les
"victimes de la misère sociale") et pour faire pression sur les
pouvoirs publics afin d’obtenir reconnaissance et capacité à agir. Politiques
sociales ou politiques humanitaires quand des décisions sont prises en faveur
des "exclus" passant à travers toutes les mailles du filet protecteur
de la sécurité sociale (comme à propos de la couverture maladie
universelle) ? La différence, jouant à sa manière sur l’opposition entre
"égalité" et "équité", divise les responsables politiques
sur le rôle de l’Etat et celui de ses ressortissants : dans un cas on a
affaire au rôle traditionnel de l’Etat Providence, dans l’autre à des mesures
extraordinaires reposant sur le bon vouloir éthique des gouvernants ; dans
un cas il s’agit d’un devoir de l’Etat exprimant sa dette à l’égard de ceux
qu’il n’a pas su protéger, dans l’autre d’un devoir des personnes secourues
d’être à la hauteur des services qu’elles reçoivent et de remédier par
elles-mêmes aux malheurs qui les affectent.
Un tel brouillage autorise ainsi des stratégies inédites de
contournement du politique ou d’habillage idéologique vertueux de pratiques,
anciennes ou nouvelles, qui n’en ont pas la motivation première, avec pour
effet de déporter les responsabilités soit vers les victimes soit vers leurs
oppresseurs les plus visibles. Si elles mettent en place concrètement la
légitimité humanitaire, elles n’en font pas moins se rejoindre, dans le plus
grand désaccord et la plus grande contradiction, ceux qui prétendent défendre
le sort des "étrangers" et des "pauvres" aux vies abîmées
et d’abord sans doute parce que les tenants de la "main gauche" et la
"main droite" de l’Etat [47] se retrouvent dans l’obligation de se
côtoyer voire de s’emprunter des compétences jusqu’alors sectorisées. De firmes
transnationales connues pour leur exploitation des conditions miséreuses de vie
de leurs "employés" se proposant de développer des sections de
"droits de l’homme" à la place de sections syndicales (comme Nike par
exemple), aux militaires astreints à doubler leur activité guerrière d’un rôle
de sauvegarde humanitaire (de leurs troupes et des populations locales) jusqu’à
ceux qui, gérant la régularisation des sans papiers ou le droit d’asile,
insistent sur la nécessité de soigner ces émigrants plutôt que sur les
persécutions qu’ils ont subies en tant qu’opposants politiques parce qu’un tel
statut de séjour est souvent plus facile à obtenir comme l’indique Didier
Fassin [48], la distance est immense. Reste qu’ils
contribuent, avec d’autres, en consolidant l’humanitaire comme intérêt
politique collectif émergent, à imposer de nouvelles censures officielles qui
troublent la division du travail public habituelle entre les secteurs de l’Etat
en "droitisant" sa gauche et "humanitarisant" sa
droite [49]. Reste aussi qu’en individualisant et
sérialisant les problèmes (et les malheurs) et en les débarrassant de toute
conflictualité [50], ils font de l’aide à apporter une aide
"non négociable" d’experts envers des "victimes passives"
sur laquelle ces autres "souffrant" n’ont pas à se prononcer si ce
n’est pour l’accepter.
Le cercle fermé de la vertu
Tend à se construire un espace d’interventions et de solidarités
humanitaires dont l’accès considérablement haussé relègue au rang de profanes
voire de "profanateurs" tous ceux qui sont porteurs d’une autre
vision de l’humanité, moins "élevée et universalisée" et/ou plus
arrimée aux différences de contextes sociaux et politiques : qu’il
s’agisse de membres des groupes populaires pour lesquels la solidarité est
d’abord collective et se fait soit sans s’avouer soit sans se dire dans les
termes aussi singuliers que la "commune humanité", de militants
politiques nationaux ou étrangers qui entendent combattre les raisons du
malheur aussi bien que sa réalité ou des résistances actives de ceux vers
lesquels les dévouements se tournent. Même les divisions et les critiques
croisées régnant au sein de cet espace (contre les anciennes formes d’aides aux
"autres lointains" qui perdurent encore, contre les performances
réalisées ou les stratégies adoptées dénoncées soit comme déployant un arsenal
technique démesuré et d’une richesse par trop voyante soit comme participant au
renforcement de la situation qu’elles prétendent atténuer [51]), en lui assurant les profits moraux de la
réflexivité incessante et de la lucidité déontologique [52], concourent à le refermer sur ses propres
enjeux et à faire sortir du cercle des initiés les autres aidés et leurs
représentants attitrés.
On voudrait pour preuve de la coupure instaurée, qui rejoue
autrement le mécanisme de la professionnalisation politique, l’insistance des
administrations qui financent les OSI sur le volontariat et sa
professionnalisation au détriment du soutien aux actions de terrain [53], la mise à l’écart des ONG du Sud ou celles
montées par des immigrés en faveur de leurs compatriotes restés au pays [54] jusqu’au droit d’ingérence qui se fait au
nom d’un peuple contre des autorités politiques qu’il subit mais aussi au nom
d’un droit humanitaire international auquel il n’a pas participé et sur lequel
il ne lui est pas demandé de s’exprimer autrement qu’en l’approuvant. Le
désencastrement politique de la cause humanitaire (parfois d’ailleurs contre
ses principaux tenants) s’accompagne ainsi de l’effacement des
"autres" en direction desquels ses actions se déploient,
métamorphosés en "bons" ou "mauvais" élèves du
développement, de la démocratie ou du respect des droits humanitaires et
toujours emprisonnés dans les défauts de leurs origines culturelles. Il
rencontre un état des connaissances accessibles sur les pays non occidentaux
lié à la hiérarchie des légitimités propre au monde intellectuel et
universitaire : les analyses sur les "étrangers" appartiennent
au domaine longtemps à part des areas studies, peu sollicités et
souvent peu entendus alors même qu’ils dressent une autre image de leur réalité
à la fois plus complexe et moins ethnocentriste (en rappelant notamment leurs
capacités d’autonomie et de résistance par rapport aux modèles imposés) [55] ; en même temps ceux qui étudient
aujourd’hui les organisations humanitaires tendent à privilégier leurs modes
d’action transnationaux [56] et non leurs activités concrètes sur le
terrain [57] ou les relations avec les populations
locales qui en sont la cible.
Dès lors les militants se dévouant aux "autres
lointains" se retrouvent dans une situation tout à fait singulière :
les "autres" avec lesquels ils sont en contact direct sont d’abord
leurs coéquipiers et les concurrents d’autres organisations humanitaires avant
cet "autrui lointain" auquel ils destinent leur engagement de telle
sorte que l’offre de loyautés qu’ils proposent et qu’ils incarnent a tout d’une
"offre sans attentes" hormis celles dont ils l’investissent et
s’investissent eux-mêmes. Le problème pratique qu’ils affrontent est ainsi
d’avoir à créer et recréer sans cesse les "autres à aider" et les
liens de proximité les unissant à eux, de façon relativement similaire à celle
que décrit Bruno Latour [58] à propos de Pasteur inventant le pasteurisme
avant d’avoir découvert les microbes ou celle analysée par Louis Pinto [59] montrant que c’est la création d’un espace
institutionnel de représentants qui a permis de faire apparaître le groupe des
"consommateurs". Etrange altruisme dans lequel des dévouements
précèdent l’existence de ceux vis à vis desquels ils sont censés se
déployer [60] mais dans lequel aussi l’espace des
engagements et des manières de les concevoir est enserré dans de multiples
contraintes souvent contradictoires : il y a tout lieu de penser que
l’"autre" qu’ils anticipent de rencontrer en sera d’autant plus
imaginé et le fruit de constructions bricolées [61]. C’est dire qu’une des épreuves à laquelle
les militants de la "solidarité internationale" sont le moins
préparés va résider dans la confrontation en face à face avec la population
locale, ses représentants et les enjeux qui les animent parce que, évitée par
le mode d’action emprunté et le schème de perception appliqué, elle ne peut
posséder que l’inquiétante intrangeté d’une expérience imprévue [62]. C’est dire aussi que ce qui est présenté
comme une activité pragmatique touchant au concret et à l’efficacité tangible
et revendiquée comme telle au nom de l’expertise risque de revêtir la figure
abstraite des choses qui n’existent pas en dehors des invocations et des
justifications plus que celle des raisons pratiques qui motivent et déterminent
l’action. L’analyse de ce militantisme doit alors modifier les perspectives
habituellement tenues sur les conditions de possibilité et de perpétuation des
dévouements à l’égard des autres.
Ce qui prépare à agir en direction des autres peut bien ne pas
constituer ce qui permet la continuation de l’action puisque l’épreuve à
surmonter pour que l’engagement persiste ne se situe pas à l’entrée du
militantisme mais pendant la mission c’est-à-dire pendant le cours même de la
réalisation des actions militantes. Si ce phénomène oblige à décomposer en
séquences d’action l’engagement consenti et à faire appel au concept de
"carrière" pour mieux rendre compte de son déroulement, c’est pour
restituer surtout les "carrières morales" des dévouements des
militants [63]. Solliciter la notion empruntée à Erving
Goffman [64] invite, en effet, à mettre en évidence les
configurations successives des relations dans lesquelles les militants sont
impliqués, à souligner les contraintes structurelles mouvantes qui pèsent sur
leurs marges de jeu et leurs capacités d’adaptation et, ainsi, à suivre la dynamique
des transformations tout à la fois objectives et subjectives des individus pour
l’observer, étape après étape, tout au long du cheminement qu’accomplissent des
salariés pour devenir militants d’une cause spécifique puis pour exercer les
diverses activités militantes qui leur échoient. Comment des salariés
deviennent-ils militants, comment ces militants deviennent-ils et restent-ils
des adeptes d’un "humanitaire expert" ? Interrogations simples
qui rejoignent, à leur façon, celles que pose Timothy Tackett à propos des
députés de 1789 se métamorphosant en quelques mois en ce qu’ils n’étaient pas,
des révolutionnaires [65] : elles conduisent à analyser ce qui se
passe dans le cours même des différentes mobilisations (avant et pendant
l’engagement) pour repérer, sous l’évolution apparemment linéaire qu’empruntent
les dévouements, le "travail sur leur trajectoire" qui s’accomplit
parfois au prix de bifurcations et de brisures imperceptibles de prime abord et
qui fait intervenir d’autres acteurs que les seuls militants [66]. Elles conduisent aussi à se déprendre d’une
logique de l’imputation rétrospective qui se glisse d’autant mieux dans
l’analyse qu’elle a pour elle l’évidence de l’explication naturelle en prêtant
aux militants des qualités, des dispositions, des visions du monde qui ne sont
pas celles qu’ils possédaient avant leur engagement mais qui sont devenues des
caractéristiques personnelles progressivement inculquées par le fait même de militer.
Dès lors faut-il renoncer à penser que ces "engagés" ont des
dispositions pour l’humanitaire, l’expertise ou l’international avant de
s’inscrire dans l’humanitaire expert au risque sinon d’enfermer le raisonnement
dans une forme de tautologisme [67] expliquant l’humanitaire par l’humanitaire,
l’expertise par l’expertise ou la dignité d’une cause par la dignité de ses
appelés. Si ce type de raisonnement possède tous les inconvénients de l’erreur
"empiriste" pointée par Jean-Claude Passeron [68], c’est parce que, répondant avant d’avoir
enquêté, il résout d’emblée les énigmes que tend l’histoire à ses acteurs et à
ses interprètes et, ici, fait disparaître les dilemmes pratiques qui
constituent le "drame [69]" de ces militants.
Dilemme pratique et travail d’ajustement à la cause
Le "drame" de ces salariés devenus militants d’un
"humanitaire expert", ce n’est pas qu’ils aient à changer de
dispositions pour se dévouer aux autres, on l’a vu la plupart sont d’anciens
militants ; c’est qu’ils aient, et ce n’est pas rien, à changer
d’idéologie c’est-à-dire de système de justifications des conduites tenues et
de représentations de soi et des autres pour entrer dans l’univers mental
spécifique de l’expertise humanitaire. Il s’ouvre sur un premier dilemme. Eux
qui ont été des militants chrétiens passés par le tiers-mondisme et les
organisations de gauche ou d’extrême gauche doivent apprendre à se défaire de
toutes considérations politiques ou religieuses pour penser les autres et
l’aide à leur apporter. Ils doivent s’initier à limiter leurs enjeux, refuser
de placer l’injustice à la source de leurs dévouements et techniciser leur
indignation au point de la faire oublier dans des actions sérialisées et
ponctuelles. S’ils doivent ainsi acquérir "la théorie de leurs
pratiques" en rendant perceptible, et d’abord à leurs propres yeux, la
réalité "technique" des difficultés qu’ils se destinent à résoudre
par la mobilisation de leurs compétences professionnelles, ils ont aussi à
reformuler les griefs des populations locales en "demande d’aide au
développement" [70]. Leur inscription dans le champ humanitaire
tout comme la position spécifique qu’ils y occupent, plus en retrait des
attentions médiatiques, les aident. La revendication d’efficacité dont ils font
leur marque collective les y incite d’ailleurs fortement. Elle conduit les
militants des clubs CODEV à adopter une logique d’expertise empruntée au modèle
managérial de l’entreprise et de l’Etat "modernisateur" avec une
force d’autant plus grande qu’en tant qu’OSI ils sont directement placés dans
l’orbite des pouvoirs publics pour lesquels le "développement" est un
enjeu d’Etat et comme organisation appartenant à EDF, étroitement associés à
ses préoccupations de mécénat public et de formation des cadres [71]. Le discours de mobilisation politique
propre à ce type de militantisme et énoncé par la direction syndicale CFDT ou
par le CODEV national leur délivre encore des ressources argumentatives pour
produire une telle identité commune [72]. Cependant leur autonomie qui les fait exister
comme des petites entreprises artisanales indépendantes freine ce travail
d’articulation possible entre le "sommet et la base" et les laisse en
prises avec eux-mêmes. De la même façon endosser la norme de leur nouveau
militantisme entrecroisant dévouements et modèle managérial de l’efficacité
suppose de leur part des ressources cognitives et un travail de réglage de soi
et des actions en direction des autres accordant ce qu’ils ont été avec ce
qu’ils doivent désormais être [73] dont tous n’ont pas forcément la possession.
On conçoit que cela n’aille pas sans susciter des tensions et des contradictions
à la fois au sein du groupement militant rassemblant des individus
dissemblables sous bien des rapports et au sein des militants eux-mêmes [74].
Difficile, exigeant, cet exercice pratique de rééducation de soi,
s’il encourage les investissements avant le départ, se trouve précisément mis à
mal lors de l’expatriation. Alors même que la mission joue un rôle clef dans la
construction du groupe militant notamment en assurant et renforçant sa
cohésion [75], elle se révèle aussi source de
fragilisation inattendue. C’est que la conception managériale adoptée de
l’efficacité produit ses propres limites cognitives. D’une part, en exigeant la
mise en suspens de toute considération politique et confessionnelle, elle a
empêché les militants d’avoir une connaissance concrète de la vie des
populations locales visées [76] ; d’autre part, elle a orienté leurs
énergies dans des pratiques de contrôle de l’action avant ou après coup et non
dans celles de l’interaction avec les autres aidés. La confrontation avec les
"autres lointains" réalise, alors, là où les militants ne
l’attendaient pas, une sorte de rappel à la réalité du monde social et
politique (lorsqu’ils s’aperçoivent que leur "technique" est un enjeu
politique et d’honneur social pour elles, que pour accomplir leur installation
technologique, ils doivent non seulement constamment négocier avec les diverses
autorités locales mais aussi se plier à des choix d’emplacements et des rythmes
de travail qui ne sont pas ceux qu’ils avaient prévus selon leur rationalité
d’experts etc.) qui fait ressurgir le "refoulé" de leurs propres
dévouements et souvent sous une forme extrêmement violente pour eux :
quand ils se voient traiter de "nouveaux colons" ou de
"touristes" [77] eux qui dépensent sans compter leur temps,
leur argent et leurs efforts de loyauté. Second dilemme pratique : cette
rencontre impensée les oblige à improviser en situation et dans le feu de
l’échange des solutions pour sauver la face (aux yeux des autres aidés, de
leurs coéquipiers et de soi-même) et poursuivre malgré tout la mission
projetée. Elle impulse en outre non seulement des concurrences incontrôlées
entre membres de l’équipe portant sur la définition de la bonne relation à
instaurer avec les autres aidés et bousculant les autorités précédemment
établies mais aussi des formes de désarroi d’autant plus douloureuses et
démoralisantes qu’elles n’ont pas été anticipées. Le paradoxe est double.
Ce sont les plus politiques, ceux qui disposent de ressources
collectives précédemment accumulées lors de leurs multiples engagements
antérieurs, qui sont les plus à même de maîtriser et d’endosser l’idéologie de
l’expertise humanitaire qui place la singularité des personnes et des
compétences à la source des dévouements. En quelque sorte, c’est la culture
politique précédemment acquise et préservée lors leur entrée dans ce nouveau
militantisme qui facilite la réforme de leur pensée et sa mise aux normes de
l’humanitaire expert en permettant des discours sur soi relisant l’itinéraire
passé à travers le prisme de ce qu’ils sont devenus et des discours sur les
autres construisant une "commune humanité" en évitant les références
à toutes les contingences sociales et politiques [78]. Mais ce sont également ceux-là, les mieux
armés idéologiquement, qui sont aussi les moins susceptibles de supporter le
"retour du réel" survenant lors de leurs contacts avec les
populations locales, qui vient réveiller ce qu’ils se sont efforcés de ne plus
penser et éveiller des images d’eux-mêmes dont ils se voulaient immunisés [79]. Leurs réactions sont à la mesure de ce en
quoi ils ont espéré lorsqu’ils ont reconnu l’offre d’expertise humanitaire
comme une offre à ce point intéressante pour eux qu’ils ont accepté lui
consacrer leurs dévouements. Ces anciens militants ont trouvé en elle
principalement la réactivation d’une croyance en la possibilité d’agir à nouveau
en faveur des plus démunis, avec un engouement d’autant plus enchanté (et
enchanteur) qu’en proposant d’aider au loin, cette offre fonctionnait aussi, à
leurs yeux, comme une forme de protection morale contre les déceptions que
suscitent les contacts trop rapprochés avec les bénéficiaires de leur
sollicitude. Elle les a ainsi réarmés moralement en restaurant un sentiment
d’utilité que la plupart ne trouvaient plus ni dans le militantisme
institutionnalisé propre à EDF ni dans la routine de leur occupation professionnelle.
La force des croyances ne s’évalue jamais à leur adéquation avec la
réalité : la contradiction vivement ressentie sur le terrain et
subjectivement difficilement supportable les pousse, au retour, non pas à
changer de systèmes de justifications mais à relancer les actions d’expertise
humanitaire qu’ils escomptent (et ils travaillent à le faire) cette fois mieux
affûtées et plus efficaces. C’est que le travail nécessaire pour surmonter la
déstabilisation et réadhérer aux convictions de leurs espérances trouve, une
fois revenus en France, appuis et renforts dans la solidarité de l’équipe
militante elle-même et dans des dispositions individuelles et collectives à la
réflexivité apprises lors de leurs passages prolongés dans des mouvements politiques
chrétiens qui leur offrent d’utiles technologies de gestion des désarrois
moraux et de protection contre la démobilisation du groupe. Mais c’est en les
fermant sur l’entre soi militant et en écartant, une fois encore, ceux qu’ils
cherchent à réhabiliter.
On touche ici au plus troublant de l’histoire de la carrière
morale des dévouements humanitaires. Ceux-ci ne peuvent "convenir"
que pour autant qu’ils dénient sans cesse "l’humanité" (c’est-à-dire
l’existence sociale et politique concrète) des autres lointains ou des
étrangers proches au service desquels ils se mettent. C’est dans et grâce à ce
déni qu’ils peuvent se déployer avec la force de conviction nécessaire pour que
soient assumés les coûts moraux (en temps, en efforts, en travail sur soi) qu’ils
ne manquent pas de susciter. Est-ce vrai seulement pour le militantisme
humanitaire ou celui-ci ne livre-t-il pas la "vérité" de toutes les
causes actuelles même les mieux arrimées aux groupes qu’elles défendent :
qu’il n’y a de dévouements possibles que dans et par la mise à distance de ceux
auxquels on se dévoue, sans cesse renvoyés au statut "d’étrangers" à
leur propre destinée ? Là se situerait peut-être la nouveauté sans cesse
invoquée et proclamée du militantisme d’aujourd’hui : le rapport fortement
distendu aux autres que les loyautés militantes s’emploient à la fois de
protéger et d’éviter. Lié à l’écart social et politique accru entre ceux qui
portent les causes et ceux dont il est dit qu’ils en bénéficient, il serait non
pas l’expression de l’avènement réussi d’un "militantisme par
conscience [80]" ou d’un militantisme
"distancié" car contractuel mais l’indice de la déstabilisation
efficace et silencieuse des anciens porte-parole établis des plus démunis et
des groupes qui trouvaient en eux et dans la délégation de leur voix les moyens
de leur autonomie et de leur salut collectifs.
NOTES :
[1] . Elles forment également le gros de la
troupe des OSI : autour d’une centaine contre une dizaine
d’"urgencières". Voir "Associations de solidarité
internationale" in Commission Coopération-Développement (COCODEV),
Répertoire 1997-1998.
[2] . Ion (J.), La fin des militants ?,
Paris, Editions de l’atelier, 1997, p. 81., "Un engagement symbolisé par
le post-it, détachable et mobile : mise de soi à disposition, résiliable à
tout moment", p. 81. Pour une discussion plus large des conclusions et des
analyses proposés dans les travaux sur les "nouvelles formes d’engagement
public", Collovald (A.), Lechien (M.-H.), Rozier (S.), Willemez (L.),
L’humanitaire ou le management des dévouements, Rennes, PUR, 2002 (à paraître).
Ce livre est issu d’une enquête menée auprès d’une centaine de salariés,
notamment d’EDF, menant des actions de "transfert de technologie". Le
présent article est tiré d’un chapitre : Collovald (A.),
"L’humanitaire expert : le désencastrement d’une cause
politique".
[3] . Répertoire nouveau et non pas inédit. Il y
a actuellement une forte propension à déclarer "nouveaux" toute une
série de comportements : discours critiques des jeunes sur la politique,
vote "volatile", engagement civique "affranchi" des
déterminations communautaires etc… On peut juste rappeler ici que le thème de
la nouveauté est lui-même très ancien (songeons par exemple aux "nouveaux
mouvements sociaux" des années 1970) et qu’il est emprisonné, parfois à
son insu, dans une vision politique du monde tant il est devenu une ressource
politique dans la compétition entre prétendants et acteurs établis pour la
définition de la bonne intervention sur le monde. Il participe ainsi à une
stratégie plus large de délégitimation du passé présenté comme archaïque,
routinier, démodé, inadapté, bref dépassé par la "modernité" de
l’époque actuelle. Proposant ainsi une rupture temporelle et morale entre hier
et aujourd’hui, il instruit, plus ou mois incidemment, une disqualification
(elle-même bien peu nouvelle) des modes d’intervention du populaire en
politique puisque c’est la figure du militant ouvrier qui a modélisé
historiquement le militantisme politique et syndical dont les temps présents
sont censés s’éloigner. Si cela soulève déjà quelques problèmes pour une
interprétation compréhensive du militantisme passé ou actuel, la manière de
comprendre la "nouveauté" par opposition tranchée et rupture radicale
dresse d’autres obstacles à l’analyse : en occultant les processus de
construction dont les phénomènes "nouveaux" résultent, elle fait
l’impasse entre autre sur toutes les plages d’entente possibles entre
situations antérieure et actuelle et tout ce qui est "mixte",
hybride, incertain comme les déplacements d’un univers à l’autre, les
reconversions ou les mobilisations. Sur tous ces points, Collovald (A.), "Pour
une sociologie des carrières morales des dévouements", in L’humanitaire ou
le management des dévouements, op. cit.
[4] Sur des reconversions politiques qui
conservent une vision sociale et politique du monde mais sur un autre mode que
le mode militant, Collovald (A.), Neveu (E.), "La critique politique du
"néo-polar"", in Briquet (J.-L.), Garraud (Ph.), Juger la
politique, Rennes, PUR, 2002 et "Le néo-polar : du gauchisme
politique au gauchisme littéraire", Sociétés et Représentations, 11, 2001.
[5] . Voir respectivement, Ryfman (Ph.), La
question humanitaire. Histoire, problématiques, acteurs et enjeux de l’aide
humanitaire internationale, Paris, Ellipses, 1999. Du même auteur, L’action
humanitaire, Problèmes politiques et sociaux, 864, 2001. Kouchner (B.), Le
malheur des autres, Paris, Odile Jacob, 1999. Rufin (J.-C.), L’aventure
humanitaire, Paris, Gallimard, 2001.
[6] . Le fait que nombre des historiens de
l’humanitaire soient des acteurs de l’humanitaire n’y est sans doute pas
étranger. B. Kouchner, J.-C. Rufin, R. Brauman qui écrivent sur l’humanitaire
ont appartenu à MSF.
[7] . Barret-Ducrocq (F.), Pauvreté, charité et
morale à Londres au XIXe siècle. Une sainte violence, Paris, PUF, 1991 ;
Duprat (C.), Usages et pratiques de la philanthropie : pauvreté, actions
sociale, à Paris au cours du premier 19e siècle, Paris, Association pour
l’étude de l’histoire de la sécurité sociale, 1996-1997.
[8] . Sur le rôle du patronat
"éclairé", Le mouvement social, "Paternalisme d’hier et
d’aujourd’hui", 144, 1988.
[9] . Par exemple, voir Topalov (Ch.),
Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en
France, 1880-1914, Paris, Edition de l’HESS, 1999. Naissance du chômage, Paris,
Albin Michel, 1994.
[10] . Le mouvement social, "Utopie
missionnaire, militantisme catholique", 177, 1996.
[11] . Ainsi le CCFD (Comité catholique contre la
faim et pour le développement), a conçu l’engagement politique dans le prolongement
de l’engagement évangélique. Il participera en 1981 aux discussions ouvertes
par J.-P. Cot sur l’aide au développement. Voir Mabille (F.), "La
catholicité horizontale ou l’action humanitaire au sein de l’Eglise catholique.
L’exemple du CCFD", Colloque de La Rochelle, 12, 13 avril 2001, ONG et action
humanitaire : entre militantisme transnational et action publique.
[12] . Voir Cabedoche (B.), Les Chrétiens et le
Tiers-Monde, Paris, Karthala, 1990 et Chauvin (M.), Le Tiers-Monde : la
fin des idées reçues, Paris, Syros, 1991.
[13] . Notamment avec l’apparition de nouveaux
militants chrétiens passés dans les associations comme la JOC, la JAC ou la JEC et la formation de
nouveaux réseaux d’interconnaissances, Prudhomme (C.), "De l’aide aux
missions à l’action pour le Tiers-Monde : quelle continuité ?",
Le Mouvement social, 177, 1996.
[14] . Le terme de "Tiers-Monde"
apparaît en 1952 en pleine décolonisation sous la plume d’A. Sauvy (dans
l’Observateur) en référence explicite au Tiers-Etat. "… car enfin ce
Tiers-Monde, ignoré, exploité, méprisé, comme le Tiers-Etat, veut lui aussi
être quelque chose". Pour les expressions citées, voir Fanon (F.), Les
damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961. Moussa (P.), Les nations prolétaires,
Paris, PUF, 1959.
[15] . Dimier (V.), "De la décolonisation… à
la décentralisation. Histoire des préfets "coloniaux"", Politix,
53, 2001. Comme le montre l’auteure, cette idéologie de la proximité se jouait
contre le "formalisme institutionnel" montré comme la marque
naturelle des technocrates issus de l’ENA. Elle rappelle aussi que le
reclassement des cadres coloniaux s’est effectué soit dans la préfectorale,
soit à la direction générale VIII (Développement) de la Commission européenne. Certains
restent en Afrique comme ambassadeurs ou coopérants, d’autres deviennent des
conseillers des dirigeants des pays anciennement colonisés.
[16] . Voir Siméant (J.), "Entrer, rester en
humanitaire. Des fondateurs de Médecins sans frontières aux membres actuels des
ONG médicales françaises", Revue française de science politique, 1-2,
2001.
[17] . Un des critères importants retenus pour
classer des quartiers en zones d’aide d’urgence est précisément le nombre
d’immigrés parmi les habitants.
[18] . Voir entre autres Dubet (F.), Lapeyronie
(D.), Les quartiers d’exil, Paris Seuil, 1992. Donzelot (J.) dir., Face à
l’exclusion, Paris, Editions esprit, 1991. Pour une analyse, Paugam (S.),
L’exclusion. Etat des savoirs, Paris, La Découverte, 1996.
[19] . Pour un examen de tels points de vue, Rey
(H.), La peur des banlieues, Paris, Presses de Science Po, 1996. Voir aussi
Boltanski (L.), Chiapello (E.), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris,
Gallimard, 1999.
[20] . Comme le remarquait J. Verdès Leroux dans
sa critique du livre de R. Lenoir, Les exclus paru en 1974 cette conception en
termes d’exclusion "exclut la question de l’origine de l’exclusion".
Peu à peu toutes les politiques ayant contribué à la définition de la situation
présente (politiques du logement, de l’éducation, de l’emploi, politiques
sociales et pénales) sont rendues invisibles dans les discours ou les analyses
au point de faire porter la responsabilité des malheurs vécus sur les
principaux intéressés eux-mêmes.
[21] . La proximité spatiale et sociale des
membres des classes populaires et des "étrangers" (que va vite
synthétiser le terme de "banlieue") facilite les transferts d’images
et de stigmatisations.
[22] . Voir Gastaud (Y.), L’immigration et
l’opinion en France sous la
Ve République, Paris, Seuil, 2000. Sur les différentes
politiques d’immigration, Weil (P.), La France et ses étrangers. L’aventure d’une
politique de l’immigration, Paris, Calmann-Lévy, 1991.
[23] . Lochak (D.), "Les politiques de
l’immigration au prisme de la législation sur les étrangers", in Fassin
(D.), Morice (A.), Quiminal (C.) dir., Les lois de l’inhospitalité. Les
politiques de l’immigration à l’épreuve des sans-papiers, Paris, La découverte,
1997.
[24] . Evénements comme les "émeutes
urbaines", les "violences scolaires" ou les agressions contre
les chauffeurs de bus, les pompiers et les forces de l’ordre, "l’affaire
du foulard" en 1989, l’attentat de Marrakech en 1994 (contre des touristes
et dans lequel sont impliqués des jeunes de la cité des 4 000 de La Courneuve et de la Goutte d’Or),
"l’affaire Kelkal" en 1995 : ils deviennent des arguments sur le
caractère exceptionnellement menaçant du moment lié au danger de l’islamisation
des banlieues et du terrorisme et des signes alarmant sur la
"décivilisation" de la société française, la "crise des
institutions républicaines" sonnant la fin "du creuset
français", voir Collovald (A.), "Des désordres sociaux à la violence
urbaines. La dépolitisation du problème de l’immigration", Actes de la
recherche en sciences sociales, 136/137, 2001.
[25] . Voir "Les nouvelles formes
d’encadrement des classes populaires", Actes de la recherche en sciences
sociales, 136/137, mars 2001.
[26] . Ils sont définis ainsi dans la presse mais
aussi dans nombre de travaux à prétention sociologique et chez les responsables
politiques qui par exemple les choisissent sur leur critère ethnique (les
"Grands frères") pour tenter de contrôler leurs "semblables"
réputés violents. Voir Macé (E.), “Face à l’insécurité, la médiation ? Les
“Grands Frères” de la RATP”
in Wieviorka (M.) dir., Violence en France, Paris, Seuil, 1999.
[27] . Sur ce point, Sayad (A.), La double
absence, Paris, Seuil, 1999.
[28] . Si ce n’est sous des formes non
conventionnelles et à côté de la politique comme le Rap par exemple. Il est vrai
que la précarité ou la "galère" rend improbable toute implication
dans des actions collectives conventionnelles (reconnues pertinentes par les
acteurs politiques, administratifs ou journalistiques). Les attitudes
velléitaires et individualistes, mais aussi la défiance à l’égard de ceux qui
accèdent à des responsabilités minent constamment les tentatives
d’auto-organisation. Les représentations dominantes comme les actions publiques
menées pour résoudre "les problèmes d’une jeunesse immigrée" contribuent
encore à décourager cette fraction de la jeunesse populaire qui cumule les
handicaps sociaux et considère que la politique c’est surtout le "monde
des autres".
[29] . Comme les ASTI (associations de solidarité
avec les travailleurs immigrés) qui se multiplient en France dans les années
1960-1970 dans un contexte de mobilisation contre la précarité des conditions
d’existence réservées aux travailleurs immigrés (conditions de travail, de
logement, isolement et "misère morale"). Elles appartiennent aux
"réseaux associatifs français de solidarité" parmi lesquels se trouve
également le GISTI (Groupe d’information et de soutien aux travailleurs
immigrés) créé en 1970 pour apporter une aide juridique aux immigrés et se
consacrent à diverses missions comme l’alphabétisation, l’aide scolaire etc.
Voir Lechien (M.-H.), "Logiques de l’enracinement et vieillissement d’un
réseau de solidarité entre Français et Immigrés : la fin d’une ASTI",
in Noiriel (G.) dir., Le vieillissement des immigrés en région parisienne,
Rapport d’enquête pour le Fonds d’Action Sociale, 1992.
[30] . Comme le montre O. Masclet dans son
analyse du quartier du Luth à Gennevilliers, municipalité communiste, in
Rénovation urbaine et immigration : une intégration sous contrôle. Enquête
sociologique dans une ville de la banlieue parisienne, Thèse de sociologie sous
la dir. de G. Mauger, Paris, EHESS, 2000.
[31] . Méconnus même dans les travaux
universitaires puisque, comme le rappelle G. Noiriel, l’immigration est
considérée comme un problème extérieur et non comme un problème interne à
l’histoire de la société française contemporaine, voir Le creuset français.
Histoire de l’immigration XIXe-Xxe siècle, Paris, Seuil, 1988.
[32] . Voir "Les Tiers Mondes", Cahiers
français, 270, 1995.
[33] . Seule l’organisation des Nations Unies
comprend, notamment dans son organe délibératif, l’Assemblée plénière, des
représentants des pays en voie de développement dont la voix équivaut à celle
des pays industrialisés. Il est à noter cependant que son Conseil de sécurité
ne compte que 15 membres dont 5 sont permanents et reviennent en très large
part aux pays centraux (Chine, Etats-Unis, fédération de Russie, France,
Royaume-Uni).
[34] . Avec une légitimité d’autant plus grande
que les rapports de parlementaires européens et français se multiplient sur les
nouveaux dangers d’une criminalité organisée protéiforme (mafias, terrorisme,
drogue, prostitution, blanchiment d’argent) qui possèderait des ramifications
aussi bien à l’extérieur des frontières de l’hexagone qu’à l’intérieur
notamment dans les banlieues et grâce aux immigrés surtout islamistes. Sur ce
point voir Bigo (D.), Police en réseaux. L’expérience européenne, Paris,
Presses de Science Po, 1996.
[35] . C’est-à-dire une administration
"capturée par son milieu de soutien", Spanou (C.), Fonctionnaires et
Militants. L’administration et les nouveaux mouvements sociaux, Paris,
L’Harmattan, 1991. Voir également le papier de J. Meimon tout à fait éclairant
sur ce point, "La socialisation militante des professionnels de la
solidarité internationale : l’exemple des agents du ministère de la Coopération",
Colloque de La Rochelle,
12 et 13 avril 2001, ONG et action humanitaire : entre militantisme
transnational et action publique.
[36] . Il n’est pas innocent que les principaux
centres de documentation publics sur le développement et la coopération
Nord-Sud sont soit fermés soit en passe de l’être : centre international
de l’enfance et de la famille, bibliothèque du Centre des hautes études sur
l’Afrique et l’Asie modernes, bibliothèque de l’ancien ministère de la Coopération ;
coupes budgétaires et réorganisation des services documentaires de plusieurs
organismes publics comme ceux de l’IRD (institut de recherche pour le
développement), de l’IEDES (institut d’étude du développement économique et
social), du CEPED (centre français pour la population et le développement).
Voir Le Monde, 26/27 août 2001. La création, en 1999, d’un Haut Conseil de la
coopé