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Eric FASSIN

Chroniques mensuelles dans le journal "Regards", 2007-2008

Regards (http://www.regards.fr/) est un titre mythique de la presse française. Créé en 1932, de sensibilité communiste, c’est un des premiers news-magazines à avoir accordé de l’importance aux reportages photographiques. Pour des raisons économiques, la parution de Regards s’arrête en 1962. Trente-trois ans plus tard, en 1995, il réapparaît sous l’impulsion du PCF. De nouvelles difficultées conduisent au dépôt de bilan en 2003. Onze salariés s’engagent alors individuellement - deux mois de salaires investis et emprûnt à l’Etat – pour créer une « Scop » (société coopérative de production). Regards (http://www.regards.fr/) appartient maintenant à sa rédaction. Le mensuel s’attache à repérer les phénomène sociaux et culturels de fond. Il bénéficie de contributions d’intellectuels notamment Eric Fassin, Sociologue (ENS, IRIS, EHESS), qui publie chaque mois une chronique dont les sujets et les approches intéressent le réseau TERRA et qui sont rééditées ici grâce à l’aimable autorisation du journal et de l’auteur. Cette page accueillera les prochaines chroniques et sera actualisée aussi longtemps que nécessaire.

Citer cet article : Eric Fassin, "Chroniques mensuelles dans le journal "Regards", 2007-2008", TERRA-Ed., Coll. "Reflets", 2008 : http://terra.rezo.net/article700.html

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Sommaire

Minorités symboliques Rama Yade de Dakarà Aubervilliers
Octobre 2007
Immigration et identité française une politique du savoir
Novembre 2007
Question raciale le mot et la chose
Décembre 2007
Nicolas Sarkozy contre l’explication sociologique
Janvier 2008
Le loup de la xénophobie et l’agneau de la diversité
Février 2008
Ayaan Hirsi Ali, « Voltaire des temps modernes » ?
Mars 2008
Droit au bonheur « Les amoureux au ban public »
Avril 2008
Exception d’État
Mai 2008
L’éducation civique au service de l’identité nationale
Juin 2008
Edvige, un fichier politique "dans la patrie des droits de l’Homme"
Septembre 2008

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Minorités symboliques : Rama Yade de Dakarà Aubervilliers
octobre 2007

SOMMAIRE

Peu après avoir rejoint le gouvernement de François Fillon, dont (avec Rachida Dati et Fadela Amara) elle symbolise la « diversité », Rama Yade accompagne Nicolas Sarkozy lors de son premier voyage africain, fin juillet. Pour la nouvelle secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme, c’est un retour au pays natal. Dans la presse sénégalaise, cette immigrée fait part de son émotion : « Je me suis revue en train de faire le même chemin pour aller à l’aéroport, il y a vingt ans, dans l’autre sens, et c’est vrai que c’est assez bouleversant. »

Or le président prononce à Dakar, en sa présence, un discours controversé. Sans doute reconnaît-il l’esclavage comme un « crime », et la colonisation comme une « faute ». Il insiste toutefois sur la responsabilité des Africains dans leurs malheurs présents : la colonisation ne saurait être tenue responsable de la pollution, des dictateurs, de la corruption, des guerres et des génocides. Certes, Rama Yade a coutume de critiquer la tentation victimaire des Noirs ; mais Nicolas Sarkozy va beaucoup plus loin : pour lui, « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » et, « dans un univers où la nature commande tout », il serait condamné à un « éternel recommencement » qui ne laisse aucune place à « l’idée de progrès ». Si les colons « ont eu tort » de croire « qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation », le président français n’en invite pas moins les Africains à écouter en eux « la part d’Europe » – soit « l’appel à la raison et à la conscience universelles ».

Beaucoup ont protesté contre le retour d’un culturalisme qu’on croyait d’un autre âge. Mais pour sa part, Rama Yade ne s’est pas fait entendre ; elle s’est laissé oublier. On la créditait pourtant d’avoir conquis le futur président, dès leur première rencontre, début 2007, par la franchise de ses critiques. Aussitôt appelée à prendre la parole lors du congrès d’investiture de l’UMP, si elle choisit la droite et son « respect » méritocratique contre la « pitié » misérabiliste de la gauche, elle ne craint pourtant pas de mettre en garde contre la brutalité du langage : « il est toujours plus efficace de mettre les formes, notamment à l’égard de populations issues de civilisations de l’oral, pour qui les mots sont importants. »

A Dakar, la voici pourtant réduite au silence : pas un mot, même pour la forme. Serait-ce que Nicolas Sarkozy y parle aussi d’immigration ? La « jeunesse africaine », il le reconnaît, « doit pouvoir acquérir hors d’Afrique la compétence et le savoir qu’elle ne trouverait pas chez elle » ; mais il lui faut ensuite rentrer au pays, « revenir bâtir l’Afrique ». Car, sans parler de l’immigration subie de ceux qui tentent de « fuir la misère », « il faut mettre un terme au pillage des élites africaines ». Que penser alors de l’histoire personnelle de Rama Yade, qui contribue à sa récente légitimité ?

Le piège politique s’est refermé – comme naguère sur Azouz Begag. Plus que la gauche, la droite a su entrouvrir dans le gouvernement un espace aux « minorités visibles ». Rama Yade est bien visible, voire affichée à Dakar, en symbole de cette ouverture. Mais c’est à condition de rester muette. On parlera donc de « minorités symboliques » : l’alibi minoritaire (ou « token minority »), en l’absence de transformation structurelle, c’est l’exception qui confirme la règle ; du coup, l’heureux élu se doit d’être d’autant plus visible qu’il est exceptionnel. Mais cette présence est « symbolique » en un double sens, payant sa visibilité de son silence.

Rama Yade se voit assigner une position impossible. Début septembre, sa visite improvisée à Aubervilliers le confirme. « Choquée » par l’expulsion de squatteurs africains dans cette municipalité communiste, elle vise à regagner du terrain auprès des « Noirs de France ». Mais, rappelée à l’ordre par le Premier ministre, elle se dit venue en tant que membre, non du gouvernement, mais de l’UMP. Dans son parti, l’heure n’est pourtant pas à la solidarité avec les squatteurs ; mais Rama Yade revendique un rôle politicien – et non politique : « Je voulais absolument faire passer ce message qui était qu’en matière de logement, l’extrême gauche n’a pas de leçon à nous donner. » Le but n’est pas d’« arranger les choses », mais uniquement de dénoncer le camp adverse : « ils font la même chose ». Il ne s’agit aucunement d’agir, mais de justifier l’inaction. La « minorité symbolique » a donc vocation à signifier, et non à agir. Ce qu’elle donne à voir, c’est son impuissance politique. n É.F.

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Immigration et identité française une politique du savoir
novembre 2007

SOMMAIRE

Dans l’actualité se téléscopent plusieurs événements qui nous parlent de la place des immigrés dans notre société, mais aussi de l’état de la nation française. D’abord, bien sûr, le projet de loi sur l’immigration et l’intégration de Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, avec la controverse publique sur l’amendement ADN. Ensuite, le report de l’installation, prévue le 8 octobre, d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration, sous la tutelle du même ministère. Enfin, le 10 octobre, l’inauguration furtive de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont les historiens avaient claqué la porte après l’élection présidentielle, justement pour protester contre la création de ce ministère. Le tout sur fond d’expulsions brutales, avec des préfets convoqués pour faire du chiffre et les défenestrations répétées de sans-papiers fuyant la police.

Prenons au sérieux le rapprochement entre « immigration » et « identité nationale » préconisé par Nicolas Sarkozy. Les discours sur l’immigration sont bien un révélateur (et un catalyseur) de l’identité de notre pays. Venant après d’autres (en particulier la loi de 2006 jetant un soupçon systématique sur les mariages mixtes), la nouvelle loi s’inscrit à la fois contre l’immigration (elle vise à limiter le regroupement familial, sans pour autant encourager l’immigration de travail) et contre l’intégration (pour les conjoints, la maîtrise de la langue française n’est plus considérée comme le résultat d’une intégration sociale, mais comme un préalable à l’entrée sur le territoire). L’amendement ADN vient couronner cette logique : d’une part, il instaure une discrimination légale entre Français et étrangers ; d’autre part, il biologise les étrangers. C’est donc une logique de ségrégation, et non d’intégration, qui redéfinit la citoyenneté française – d’autant moins républicaine qu’elle est plus racialisée.

C’est une tout autre vision de l’identité nationale que propose la Cité de l’immigration. Bien loin de tout discours sur quelque « rôle positif de la colonisation », cette institution a en effet pour vocation de souligner l’apport positif de l’immigration à la France, sans effacer l’histoire de la xénophobie et du racisme – et ce faisant, au lieu d’opposer l’une à l’autre, d’inscrire l’immigration dans la nation. On comprend dès lors l’absence d’inauguration officielle. L’identité française est définie soit contre l’immigration, soit à partir d’elle : ce sont deux versions incompatibles du récit national qui s’affrontent aujourd’hui, dans une tension politique que les historiens démissionnaires portaient au jour dès le mois de mai.

La lucidité politique des savants n’est pas un effet du hasard. L’étude du passé nous l’apprend, l’immigration n’est pas extérieure à notre histoire ; bien au contraire, elle la définit depuis longtemps de l’intérieur, qu’il s’agisse d’histoire démographique, économique, culturelle, sportive, militaire ou politique. Mais ce que nous révèlent aussi les recherches sur le présent, c’est que la politisation des frontières extérieures creuse les frontières intérieures de la société française. La xénophobie d’Etat nourrit le racisme ordinaire, par la confusion « savamment » entretenue entre les étrangers, les Français d’origine étrangère, et les minorités visibles.

La place cruciale du savoir dans la réflexion sur l’histoire de l’immigration et de l’identité nationale éclaire donc l’Institut d’études sur l’immigration et l’intégration. « Cet Institut a pour vocation de constituer un guichet unifié rassemblant des chercheurs, des universitaires, des administrations et des entreprises privées qui commanditent des recherches sur ces questions », et son conseil scientifique, présidé par Hélène Carrère d’Encausse (dont on n’oubliera pas l’explication « savante » des émeutes urbaines de 2005 par la polygamie), a pour mission « de dégager les grandes lignes de recherche et de sélectionner des projets d’études qui seront financés par les administrations et les entreprises ». Autrement dit, le ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale dont dépend l’Institut se propose de réorienter la recherche avec ce « guichet unifié ». Si le savoir ne dit pas la vérité que le pouvoir veut entendre, alors, il faut changer le savoir. Sinon, on finirait par s’inquiéter de voir la France renouer avec le roman noir de l’identité nationale, dont l’écho assourdi se fait entendre dans ce qu’il faut bien appeler des « rafles ». n É.F.

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Question raciale le mot et la chose
Décembre 2008

SOMMAIRE

Après le vote de la loi Hortefeux sur l’immigration, des parlementaires de gauche ont saisi le Conseil constitutionnel à propos de deux amendements : l’un permettant aux immigrés demandeurs de regroupement familial le recours aux tests ADN pour établir leur filiation, l’autre autorisant des enquêtes statistiques sur les « origines raciales ou ethniques » afin de mesurer la diversité, la discrimination et l’intégration. Autrement dit, ce n’est pas la loi elle-même, dans son principe, que la gauche a soumise à ce test de constitutionnalité. Pourtant, en imposant une maîtrise préalable de la langue française pour rejoindre son conjoint légalement immigré en France, le législateur continue de restreindre le droit au regroupement familial, et donc le droit de vivre en famille…

Ainsi, c’est seulement sur les amendements concernant les tests ADN et les enquêtes statistiques que le Conseil constitutionnel a rendu, le 15 novembre, une double décision – déclinant d’invalider le premier, malgré quelques réserves sur ses modalités, pour mieux censurer le second, dans son principe même. En effet, les statistiques de la diversité seraient incompatibles avec l’article premier de la Constitution, qui « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». En revanche, pour les Sages, tester génétiquement la filiation des immigrés ne semble pas poser de problème de principe. La biologisation de la filiation des étrangers n’aurait-elle rien à voir avec la racialisation de la nationalité française ?

Pour sa part, le Conseil constitutionnel ne s’engage pas sur ce chemin : c’est que dans un cas la race est explicite (il y est question d’« origines raciales »), tandis que dans l’autre, elle reste implicite (on y parle seulement de « filiation biologique »). Bref, en matière de « race », le mot gêne manifestement plus que la chose. C’est tout l’enjeu du débat actuel : la question raciale est dans notre histoire nationale comme un de ces secrets embarrassants qu’il convient de taire pour ne pas troubler la paix des familles. Tout le monde le connaît, mais nul ne doit en parler. Et si l’on parlait de la chose, quitte à utiliser un autre mot : la racialisation ?

On assiste aujourd’hui à une racialisation de la société française. Le racisme n’a pas disparu avec le recul électoral du Front national qui en signe plutôt la banalisation à droite, et même à gauche. Mais le problème, ce sont plus encore les inégalités ordinaires devant l’emploi ou le logement, face à la police ou à la justice, soit des discriminations raciales, et pas seulement racistes. C’est vrai du point de vue des auteurs de ces discriminations : c’est moins le racisme que les pratiques répétées d’évitement qui finissent par creuser dans notre société une fracture raciale, bref, l’entre-soi que produisent nos choix quotidiens d’école, de résidence ou de recrutement. Cette ségrégation raciale, c’est le premier sens de la racialisation de notre société.

C’est également vrai du point de vue des victimes. La discrimination marque de son empreinte. Pour se constituer en tant que sujet, il n’est pas possible de ne pas incorporer, d’une manière ou d’une autre, cette expérience : elle transforme ceux qui la subissent. Cette « subjectivation » donne sa seconde signification au mot racialisation. N’allons donc pas dire à un Noir ou à un Arabe, au nom de l’universalisme républicain, ou des solidarités de classe, que ces catégories n’existent pas, quand c’est en tant que Noir ou Arabe qu’il se voit refuser un emploi ou un logement. Il ne sert à rien de répéter que ces mots n’ont aucun sens, quand ils ont des effets si graves – sur les victimes, et sur la société dans son ensemble.

Aussi la campagne menée par SOS-Racisme et ses alliés, qui agitent le spectre de Vichy, voire du Rwanda, dès qu’on parle d’enquêtes statistiques, se trompe-t-elle d’objet, et d’adversaire. Il n’est pas question aujourd’hui de recensement mais d’enquêtes. Il ne s’agit pas de compter des races, mais de rendre compte d’expériences de discrimination. Comment évaluer le « ressenti » des discriminations sans prendre en compte l’apparence physique, puisque la couleur de peau est au principe de la discrimination ? Et croit-on vraiment que les enquêtes à venir sont dès aujourd’hui la cause des discriminations raciales qu’elles entreprennent de mesurer ? C’est contre la chose qu’il faut se battre, et non contre le mot. Or, cette chose bien réelle, c’est la racialisation. n É.F.

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Nicolas Sarkozy contre l’explication sociologique
Janvier 2008

SOMMAIRE

Le 29 novembre, à son retour de Chine, Nicolas Sarkozy commente les violences urbaines. Contre l’interprétation sociale, ou sociologique, il veut imposer une grille de lecture strictement policière : « Ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel n’a rien à voir avec une crise sociale, ça a tout à voir avec la voyoucratie » – il parle même de « trafiquants », comme en 2005 il avait lancé des accusations sans fondements. Fadela Amara ne dit pas autre chose : « Ce qui s’est passé, ce n’est pas une crise sociale. » La secrétaire d’Etat à la Ville justifie ainsi le silence qu’elle a gardé pendant les événements : « Ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel, après la mort dramatique des deux adolescents, relève d’abord de l’ordre public et non pas de la politique de la ville. » Les violences urbaines seraient vraiment violentes, mais pas vraiment urbaines.

En fait, Nicolas Sarkozy préfère une autre explication « sociologique » : « Il y a le malaise social, il y a une immigration qui pendant des années n’a pas été maîtrisée, des ghettos qui ont été créés, des personnes qui ne se sont pas intégrées. » C’est donc l’occasion de justifier une fois de plus « la politique d’immigration choisie ». L’essentiel, c’est que la grille de lecture dispense de prendre des mesures « sociales » : « La réponse aux émeutes, c’est pas plus d’argent encore sur le dos du contribuable. » En revanche, « la réponse aux émeutes, c’est l’arrestation des émeutiers ». Pour retrouver les coupables, « mettez les moyens que vous voulez », déclare-t-il aux policiers (y compris, on l’a vu, des récompenses financières aux « témoins »). A l’inverse, le porte-parole du gouvernement prévient déjà des limites du plan sur les banlieues que Fadela Amara annoncera en janvier : « Le but n’est pas de déverser une fois de plus des milliards. » Et d’ajouter : « On n’est pas là pour refaire un énième plan ciblé sur la pierre. » Pour les banlieues, on a déjà donné. Le président de la République le dit moins crûment : « Après tout ce qui a été fait et bien fait sur les bâtiments, on va investir sur les gens. »

C’est la rupture revendiquée par Nicolas Sarkozy. En novembre 2005, son prédécesseur se faisait au contraire sociologue pour expliquer les violences dans les banlieues : « Certains territoires cumulent trop de handicaps, trop de difficultés. […] Des territoires où des enfants sont déscolarisés, où trop de jeunes peinent à trouver un emploi, même lorsqu’ils ont réussi leurs études. Aux racines des événements que nous venons de vivre, il y a évidemment cette situation. » Comme en mai 2005, lors de l’installation de la Halde, Jacques Chirac dénonçait « ce poison pour la société que sont les discriminations » : « je veux dire aux enfants des quartiers difficiles, quelles que soient leurs origines, qu’ils sont tous les filles et les fils de la République. » On mesure le chemin parcouru, quand on entend Fadela Amara déclarer aujourd’hui : « Ce n’est pas parce qu’on est pauvre, exclu, discriminé, que l’on peut tout saccager. » Sur la fracture sociale et raciale, il n’y aurait plus qu’une chose à dire : ce n’est pas une excuse.

En effet, le président ne veut voir que des victimes et des coupables : il n’y a plus de place pour l’explication. Aussi, dans son tribunal permanent de la sécurité intérieure, la sociologie sonne-t-elle comme une dangereuse excuse. « Je réfute toute forme d’angélisme qui vise à trouver en chaque délinquant une victime de la société, en chaque émeutier un problème social. » Il se fait donc menaçant : « Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable. » La formule a une histoire. Nicolas Sarkozy l’employait déjà le 16 décembre 2004 en Israël, à propos de l’antisémitisme, et il la reprend le 7 novembre 2007 à Washington, devant l’American Jewish Committee : « Je suis prêt à répéter cette phrase autant de fois qu’il le faut. » Et d’expliquer : « Les analyses intellectuelles pour expliquer les différentes façons d’arriver à l’antisémitisme ne sont que des formes de complicité indirecte. » Bref, « trop d’intelligence en la matière conduit à une forme de complicité ». Sans même parler de l’écho entre antisémitisme et banlieues, le message est clair. Une fois encore, le président prétend contrôler l’interprétation des faits sociaux. L’enjeu, ce ne sont donc pas seulement les sciences sociales ; c’est la société elle-même.

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Le loup de la xénophobie et l’agneau de la diversité
Février 2008

SOMMAIRE

Depuis les années 1980, on nous explique qu’une politique restrictive en matière d’immigration serait la condition de « l’intégration ». L’avantage de cette logique rhétorique, c’est qu’elle ne saurait être démentie par les faits : au contraire, plus on s’inquiète des ratés de « l’intégration », plus on durcit la politique d’immigration – et inversement. Le ministre de l’Identité nationale est ainsi celui de l’Immigration et de l’Intégration. Dans Le Parisien du 15 janvier, Brice Hortefeux reprend donc la formule magique : « Si on veut réussir l’intégration, il faut maîtriser l’immigration. » Le Parti socialiste ne dit pas autre chose. En plein débat parlementaire sur la loi Hortefeux, Manuel Valls dessinait, le 20 septembre 2007, dans Libération, les contours d’une « politique d’immigration de gauche », revendiquant expulsions et quotas, en partant du même constat navré : « Notre modèle d’intégration subit de sérieux revers depuis une trentaine d’années. »

L’élément nouveau, c’est qu’aujourd’hui la « diversité » joue le même rôle que « l’intégration » : tout se passe comme si l’ouverture de la diversité compensait la fermeture en matière d’immigration. On l’a vu dans la composition du gouvernement, avec la mise en avant des minorités visibles, de Rachida Dati à Rama Yade. Fadela Amara a ainsi été appelée à travailler avec Brice Hortefeux, et son mot contre l’amendement ADN (jugé « dégueulasse ») aura suffi à symboliser la « diversité », sans rien changer bien sûr à la position du gouvernement. Aujourd’hui, le président de la République annonce simultanément deux réformes constitutionnelles – l’une, avec Brice Hortefeux, à qui il demande « d’aller jusqu’au bout d’une politique fondée sur des quotas » d’immigration, et l’autre, conduite par Simone Veil, révisant le Préambule de la Constitution, en particulier « pour assurer le respect de la diversité, pour rendre possibles de véritables politiques d’intégration ».

Certes, le Conseil constitutionnel a rappelé récemment que la diversité et l’immigration ne relèvent pas de la même politique. En effet, s’il a censuré, le 15 novembre, l’amendement permettant des statistiques « ethno-raciales » pour lutter contre les discriminations, c’est au motif qu’il n’avait pas sa place dans une loi sur l’immigration : il s’agissait d’un « cavalier » législatif. Mais il y a plus. La xénophobie d’Etat n’est pas seulement distincte d’une politique de la diversité ; elle en sape les fondements. C’est vrai des expulsions. Comment faire du chiffre, sans arrestations au faciès et sans racialiser ceux qu’on veut chasser, comme les Rroms ? C’est vrai également des quotas géographiques : réduire le nombre d’Africains (car c’est bien d’eux qu’il s’agit), n’est-ce pas entrer dans une logique de discrimination raciale ? Et comment imaginer que cela n’aurait pas d’effet sur la manière dont sont considérés dans notre société les Noirs et les Arabes ?

C’est d’autant plus vrai que notre discours politique, non moins que notre pratique policière, continue de confondre les immigrés et leurs descendants, mais également ceux-ci avec les minorités visibles, en oubliant par exemple que les Noirs peuvent aussi être Antillais, quitte à superposer les logiques dans l’expression « issus de la diversité ». Ainsi, à Washington, le 6 novembre, le président français déclarait : « L’Amérique que j’aime, c’est celle qui se dote depuis vingt et un ans d’un ministre des Affaires étrangères qui n’est pas américain “canal historique”, pour reprendre la belle expression de Rama [Yade] : Madeleine Albright, Colin Powell, Mme Rice. » Pour lui, Condoleezza Rice n’est donc pas une Américaine « de souche », puisqu’elle est noire. Les médias français ont à peine relevé la gaffe : le sens commun du président est largement partagé – y compris à gauche. Dans la tribune déjà citée, Manuel Valls s’attachait à compenser la fermeté de sa politique d’immigration : « Fidèle à son idéal de solidarité, la gauche doit améliorer sensiblement les conditions d’accueil des populations d’origine immigrée. » Là encore, qui s’étonne qu’on parle d’accueil, comme pour des étrangers, alors qu’il s’agit de Français « d’origine immigrée » ? Loin d’être complémentaires, xénophobie institutionnalisée et lutte contre les discriminations sont contradictoires. Ce n’est pas seulement le mariage de la carpe et du lapin ; ce sont les noces du loup et de l’agneau.

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Ayaan Hirsi Ali, « Voltaire des temps modernes » ?
Mars 2008

SOMMAIRE

Aux Pays-Bas, après le 11 septembre, c’est la droite qui a accueilli à bras ouverts Ayaan Hirsi Ali. La jeune femme néerlandaise d’origine somalienne, députée du VVD de 2003 à 2006, se reconnaît dans un libéralisme qui, outre les droits des femmes et des homosexuels, revendique une politique sévère à l’égard des immigrés mais aussi de l’Etat-providence – soit un mélange de Rita Verdonk, ministre de l’Intégration, et du commissaire européen Frits Bolkestein. C’est d’ailleurs le think tank conservateur American Enterprise Institute, champion de la libre entreprise, qui l’a recrutée aux Etats-Unis en 2006 pour incarner le « conflit des civilisations » quand la controverse autour des conditions dans lesquelles elle avait obtenu l’asile politique en 1992 a amené son parti à l’abandonner, et l’a conduite à quitter les Pays-Bas.

Or Hirsi Ali est menacée de mort depuis l’assassinat en 2004 de Theo Van Gogh par un islamiste : ensemble, dans le film Soumission, ils dénonçaient sans nuances la violence de l’islam envers les femmes. Mais aujourd’hui, les Pays-Bas ne veulent plus assurer sa protection à l’étranger – et les Etats-Unis n’en ont pas la possibilité légale. Le Danemark, sans doute encouragé par la controverse suscitée par les caricatures du Prophète, lui a certes offert, avec l’asile, la nationalité. Mais elle préfère rester outre-Atlantique. D’où l’idée de lui accorder la nationalité française, en prenant au mot la déclaration de campagne de Nicolas Sarkozy : « A chaque femme martyrisée dans le monde, je veux dire que la France offre sa protection en lui donnant la possibilité de devenir française. »

En France, Hirsi Ali semble faire l’unanimité, à droite bien sûr, mais aussi à gauche. Au meeting de solidarité organisé le 10 février à Paris, la gauche intellectuelle, médiatique et politique, jusqu’à Ségolène Royal, fait ainsi cause commune avec Rama Yade, la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, qui donne lecture d’un message envoyé par Nicolas Sarkozy. Il est vrai que le président affiche volontiers une compassion émue pour les victimes féminines, des infirmières bulgares à Ingrid Betancourt. Mais Hirsi Ali est présentée, non seulement comme une victime, à cause de sa trajectoire, mais aussi comme une héroïne, en raison de ses engagements.

Pour Rama Yade, « la France éternelle, celle de 1789, de Hugo, de Gaulle, Simone Veil, Ni putes ni soumises, vous a entendue ». Et selon Bernard-Henri Lévy, qui retrouve ici les accents du président, s’il faut « l’adopter », « c’est qu’Ayaan Hirsi Ali est déjà française (mais oui !) par le cœur » : « Elle plaide pour les mêmes valeurs de tolérance que Voltaire. » Droite et gauche communient donc pour célébrer l’apothéose de la République laïque, sinon contre l’islam, du moins contre l’islamisme, soit « l’infâme d’aujourd’hui ». Gageons en tout cas que Voltaire aurait apprécié l’ironie de la situation, à l’heure des discours du Latran et de Riyad.

D’autant que l’ironie redouble : l’Etat restreint de plus en plus le droit d’asile et le regroupement familial, et les expulsions n’épargnent pas les femmes menacées dans leur pays d’origine, mais on envisage d’accorder la nationalité française à l’une d’entre elles, qui ne parle pas français et ne souhaite pas résider en France. Certes, Nicolas Sarkozy hésite : en dépit des promesses, la France ne peut pas accueillir toute la misère féminine du monde. Mais le plaidoyer de BHL ne constitue pas tant Hirsi Ali en modèle, susceptible de faire jurisprudence, qu’en symbole, simple « message d’espérance » adressé aux femmes « d’origine musulmane », enfin libres de rejeter l’islam.

Autrement dit, c’est une fois encore l’exception qui confirme la règle. Accueillir Hirsi Ali ne remettrait nullement en cause la manière dont nous traitons les sans-papiers, les immigrés légaux ou les Français « issus de l’immigration » – bien au contraire. Ecoutons en effet cette icône des droits humains. Si notre « ministère de l’Identité nationale » la fait éclater de rire, c’est seulement que son libéralisme exige moins d’Etat : donc, elle ne se « moque pas de la France, mais des bureaucrates ». Pour elle, « un petit pays comme les Pays-Bas ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Aussi faudrait-il choisir l’immigration « en fonction des besoins du marché du travail ». Malheureusement, « en Europe, la politique d’immigration est dictée par les droits de l’Homme ». Et de persifler : « Vous êtes vulnérables, persécutés ? Soyez les bienvenus. » Décidément, la « Voltaire des temps modernes » ne manque pas d’ironie.

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Droit au bonheur « Les amoureux au ban public »
Avril 2008

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En 1776, la Déclaration d’indépendance américaine pose des droits inaliénables, au premier rang desquels « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur » : c’est le geste inaugural de la démocratie moderne. Début 2008, lorsque l’affichage de sa vie amoureuse provoque des remous dans les médias, voire dans l’opinion, Nicolas Sarkozy semble s’en réclamer : « Vous savez, président de la République, ça ne donne pas le droit au bonheur, on n’a pas le droit plus au bonheur qu’un autre – mais pas moins qu’un autre. » Sans doute s’agit-il d’un bonheur intime, nourri des joies de la vie privée, fût-elle exposée publiquement. Mais ce qui est vrai des individus concernerait aussi bien les peuples. En juillet 2007, dans son discours de Dakar, Nicolas Sarkozy proclame ainsi que « l’Afrique a le droit au bonheur, comme tous les autres continents du monde. » Quelle que soit son origine, chacun aurait le droit d’être heureux.

Pourtant, que devient le droit au bonheur lorsqu’on parle d’immigration, et singulièrement lorsqu’elle nous vient d’Afrique ? Non seulement on récuse alors, par principe, tout droit à l’immigration, non seulement on restreint en pratique le droit d’asile accordé à ceux qui fuient leur pays pour raisons économiques ou politiques, même s’il en va de leur liberté, et de leur vie, mais c’est le droit à une vie intime, amoureuse et familiale, qui devient de plus en plus précaire. Le droit au bonheur s’arrête aux frontières de la nationalité française – autrement dit, il est soumis à la condition que chacun reste chez soi. Voire : c’est le bonheur de l’entre-soi.

C’est ainsi qu’on rend toujours plus difficile le regroupement familial : désormais, ce droit est conditionnel. Par exemple, pour rejoindre son conjoint en France, la connaissance de notre langue est devenue une condition préalable – et non plus la conséquence présumée de l’insertion dans notre société. Mais en outre, l’atteinte aux droits est contagieuse : elle touche de plus en plus les conjoints français d’étrangers. C’est vrai lorsque ceux-ci sont en situation irrégulière, mais aussi lorsqu’ils sont en règle. La loi de 2006 sur le contrôle de validité des mariages jette le soupçon sur tous les couples mixtes. Leur vie intime est examinée sans vergogne, dans l’espoir d’entraver cette voie d’accès à la nationalité française par l’accusation de fraude. Sans doute n’exclut-on pas de faire des exceptions à la loi d’airain de la nationalité – avec Ayaan Hirsi Ali, par exemple. Mais cela ne revient-il pas à souligner davantage encore qu’il ne s’agit plus d’un droit, mais au contraire d’une faveur consentie au gré d’un arbitraire administratif ou politique ?

Aujourd’hui, des mobilisations se constituent pour dénoncer ces entraves au droit au bonheur. Déjà la bataille du « mariage gai » avait permis de prendre conscience du sort qu’on fait subir aux couples binationaux, lorsqu’ils sont homosexuels – et ce n’est pas un hasard si, outre l’absence de droits en matière de filiation, la principale restriction que comporte le Pacs concerne l’immigration et la nationalité. C’est autour de ces questions que se bat l’ARDHIS, pour les gays et les lesbiennes, mais aussi les transsexuel-le-s, depuis des années. Mais on commence aujourd’hui à comprendre que les amours hétérosexuelles ne sont pas moins visées par la xénophobie d’Etat : la loi du désir est assujettie à la loi de l’identité nationale. Aussi voit-on émerger aujourd’hui « les amoureux au ban public », « mouvement de couples mixtes pour la défense du droit de mener une vie familiale » (1).

L’enjeu d’une telle mobilisation est essentiel – non seulement pour « eux », mais aussi pour « nous » : elle contribue à contester l’enfermement de la nation française dans une définition racialisée, soit la préférence institutionnalisée pour la famille « de souche ». Mais il y a plus encore. Lorsque le président arbore sans cesse la rhétorique des émotions, de la compassion à l’amour, on pourrait être tenté de lui abandonner le terrain de l’intimité : comment ne pas rejeter cette théâtralité dégoulinante de sentimentalité ? La politique se jouerait ailleurs, dans un espace public défini par la raison, et non par la passion. Au contraire, ce que les amoureux au ban public, par la mise en scène de leurs bals et de leurs baisers, nous donnent à penser, c’est une politique de l’émotion fondée sur la valeur proprement démocratique d’un droit égal au bonheur. Autrement dit, ces amoureux qui ne sont pas « de souche » nous invitent à ne pas concéder le monopole du cœur à la droite nationale.

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Exception d’État
Juin 2008

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« Je voudrais vous dire toute mon émotion pour la façon dont vous avez été bousculée à Paris le 7 avril », lors des manifestations autour de la flamme olympique. Nicolas Sarkozy exprime ainsi la « sympathie du peuple français » à Jin Jing, jeune athlète chinoise handicapée. A défaut de faire entendre la question des droits de l’Homme, la France parle ainsi, par la voix de son président, un langage empreint d’humanité. C’est une question de diplomatie. En septembre 2007, le décès d’une Chinoise en situation irrégulière qui s’était défenestrée en entendant la police frapper à la porte n’avait pas suscité la même émotion du président, resté silencieux ; d’ailleurs, c’est seulement grâce à RESF qu’on avait pu connaître son nom – Chulan Liu. C’est une question d’immigration.

Il ne s’agit pas uniquement de la Chine. La politique étrangère française passe volontiers aujourd’hui par des noms propres : ainsi des otages. Au contraire, Ayaan Hirsi Ali ne saurait être une immigrée, car la politique d’immigration ne connaît que des noms communs : elle repose sur une logique du chiffre, qu’il s’agisse d’expulsions ou de quotas. Il s’agit de contrôler des flux, pour conjurer le spectre d’une immigration massive. Bref, on réduit les personnes immigrées à une masse anonyme. Résister à cette politique, c’est à l’inverse nommer ses victimes, pour raconter l’histoire de chacune. On s’arrache ainsi à l’abstraction des effectifs, en même temps qu’à l’anonymat des personnes, en découvrant des visages et des vies : tout compte fait, si l’on peut dire, il s’agit bien d’êtres humains.

Or que voit-on aujourd’hui ? En avril, le ministre de l’Immigration est intervenu à deux reprises pour régulariser, contre l’avis de ses préfets, Bouchra Ahrram, Marocaine atteinte d’un cancer de la thyroïde, et Isabelle Guérin, Béninoise tout juste veuve d’un Français. Comme l’explique son directeur de cabinet : « Le ministre a estimé qu’il s’agissait d’une application du droit un peu stricte, qui ne tenait pas compte des facteurs humains, auxquels il tient tout particulièrement. » Autrement dit, il fait la leçon à ses préfets, trop soucieux de quotas d’expulsions. A l’heure où Bernard Kouchner découvre la Realpolitik, Brice Hortefeux aurait-il la révélation des droits de l’Homme ?

Mais il y a plus. Peu après, en réponse à la grève des travailleurs sans papiers, le ministre revendique une approche au « cas par cas ». Sans doute était-ce déjà la formule mise en avant pendant l’été 2006, pour la circulaire sur la régularisation des familles d’enfants scolarisés en France. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait tendu un piège aux sans-papiers : « Tout le monde doit se faire connaître parce que nous allons examiner chaque cas un par un » – sans engagement bien sûr. Et de « nommer un médiateur national, pour les cas les plus difficiles » : Arno Klarsfeld. Si le médiateur avait un nom propre, l’arbitraire administratif continuait de renvoyer les immigrés dans l’anonymat.

Mais en réponse à la situation inédite de grévistes que soutiennent leurs patrons, Xavier Bertrand, ministre du Travail et des Solidarités, esquisse aujourd’hui une autre logique de l’exception : « Les préfets ont un rôle clé à jouer, un rôle de régularisation au cas par cas en faisant du sur-mesure, en regardant quels sont les métiers en tension, les métiers dans lesquels on ne trouve pas du personnel à embaucher. » Autrement dit, la logique économique permet de repenser les expulsions et les quotas, non plus dans l’abstraction du chiffre, mais selon une perspective individualisée. Pour filer la métaphore que le ministre emprunte à l’un des secteurs de l’emploi clandestin, du prêt-à-porter on passe au sur-mesure.

Au lieu d’apparaître comme la manifestation exemplaire de l’arbitraire administratif, le cas par cas nous est ainsi présenté aujourd’hui sous deux visages complémentaires, qui visent à corriger l’image d’une xénophobie d’Etat à la fois irrationnelle et inhumaine : rationalité économique et supplément d’âme. Aussi nous apprend-on que, selon un sondage CSA publié par Le Parisien le 27 avril, « les Français plébiscitent les régularisations au cas par cas » pour les travailleurs sans papiers. Mais le quotidien est bien obligé d’ajouter : « sans qu’on puisse dire de façon certaine s’ils préfèrent cette solution à une régularisation massive ou à des expulsions », qu’on ne juge pas utile de qualifier de « massives ». De même que pour les « minorités symboliques », dont les nominations exceptionnelles viennent confirmer la règle de l’exclusion des minorités visibles, l’Etat sarkozyen met ainsi en place, dans sa politique d’immigration, une logique nouvelle, d’autant plus efficace qu’elle est ambiguë : c’est l’exception d’Etat. É.F.

13 mai 2008 - Eric Fassin

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L’éducation civique au service de l’identité nationale
Juin 2008

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Le ministère de l’Éducation nationale a-t-il désormais vocation à inculquer les valeurs du ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale ? Le nouveau projet de programme d’éducation civique pour la classe de troisième le laisse craindre. En effet, le thème consacré à « nationalité et citoyenneté » y est ainsi posé : « La diversité de la population sur le territoire national est prise en compte en faisant apparaître : le lien entre les droits politiques et la nationalité, la nature des droits civils, économiques et sociaux accordés à tous les habitants régulièrement installés sur le territoire national, l’existence de droits relevant de la citoyenneté européenne. »

A côté de ce qui relie les droits politiques et la nationalité, ne conviendrait-il pas d’inviter les élèves à réfléchir aussi sur ce qui les distingue ? D’une part, la nationalité n’a pas toujours entraîné les droits politiques, en particulier sous la colonisation, avec le statut de l’indigénat. D’autre part, les droits politiques peuvent exister sans la nationalité : c’est non seulement vrai pour le vote aux élections locales des résidents communautaires en France, mais aussi, plus largement, du fait que l’Union européenne institue une citoyenneté politique qui ne repose pas sur une nationalité commune – sans oublier le cas de la Nouvelle-Calédonie, dont le corps électoral, en vue de l’autodétermination, n’est pas défini par la seule nationalité.

Si le projet de programme suggère toutefois une approche non problématique des liens entre nationalité et citoyenneté, c’est que pourrait être posée sinon la question du droit de vote des étrangers non-communautaires. Dans un entretien que publie L’Express le 29 mai, Brice Hortefeux est interrogé sur le sujet : « A titre personnel, j’y suis favorable, sous réserve de la réciprocité. Le président a indiqué que ce n’était pas d’actualité. Comme lui, je pense que la société française n’est pas prête. »

On l’aura compris : ne pas en faire un objet d’éducation civique, c’est s’efforcer qu’elle ne le soit jamais. La question n’est soulevée que pour exonérer la xénophobie d’Etat, en la justifiant par la xénophobie sociale.

Mais la lecture de ce programme soulève une seconde question. Non seulement la population de la France ne se réduit pas à la population française, mais en outre, les sans-papiers ne sont pas moins des habitants que les autres, français ou étrangers. Or dans ce projet, la diversité de la population n’est prise en compte que pour en exclure les habitants en situation irrégulière : tout se passe en effet comme s’ils n’avaient pas de droits civils, économiques et sociaux. N’en rien dire, c’est suggérer qu’il n’y aurait rien à en dire. C’est contre cette vision tronquée de la réalité juridique que s’inscrit le GISTI (Groupe d’information et de soutien aux immigrés) : Sans-papiers mais pas sans droits [1] tout au long de 72 pages, sa plaquette fait précisément l’inventaire de ces droits (qui sont parfois aussi des obligations, ainsi de l’impôt) – en matière de santé ou de travail, du droit au mariage au droit… à l’école, justement.

Il est remarquable que ce document émerge au moment précis où se font entendre les revendications de travailleurs sans papiers, y compris désormais des femmes – c’est-à-dire quand les « sans-droits » réclament leurs droits. L’Education nationale viserait ainsi à éviter la leçon d’éducation civique que nous donne l’actualité : il ne suffit pas que les droits existent, encore faut-il les défendre, les revendiquer, haut et fort. Sans doute en France l’école a-t-elle joué un rôle historique dans la fabrique de la nation. Mais l’éducation civique, pour s’inscrire dans un projet d’éducation nationale démocratique, n’a pas vocation à confondre l’identité nationale avec la citoyenneté. Les droits ne sont pas le privilège des nationaux. Il faut renverser la perspective : l’éducation civique n’a pas vocation à valider cette idéologie, mais à l’interroger. Ainsi, défendre les droits des sans-papiers, en commençant par les rappeler, c’est bien, pour reprendre la formule du GISTI, « un devoir de citoyenneté ». Et d’abord à l’école, puisqu’ils y ont droit de cité. Eric Fassin

24 juin 2008 - Eric Fassin

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Edvige, un fichier politique "dans la patrie des droits de l’Homme"
Sept. 2008

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Les palinodies chinoises du président français, d’autant plus souple qu’il s’était annoncé plus ferme, nous racontent une histoire familière : si la « patrie des droits de l’Homme » cède aux injonctions d’un Etat autoritaire, n’est-ce pas, une fois encore, que le réalisme l’emporte sur l’idéalisme ? On comprend mieux à quoi sert Bernard Kouchner dans le dispositif sarkozien : à chacun de ses renoncements, le ministre des Affaires étrangères a pour fonction de nous signifier qu’en passant de la politique non gouvernementale à la politique gouvernementale, il faut avoir la sagesse, sinon le courage, de privilégier – pour citer Max Weber – l’éthique de responsabilité au détriment de l’éthique de conviction.

Mais un train peut en cacher un autre. A y regarder de plus près, on s’aperçoit en effet que le héraut du droit d’ingérence, alors même qu’il se métamorphose en avocat du droit à la prudence, reconduit un second partage, d’autant plus essentiel que celui-ci reste implicite : les droits de l’Homme relèveraient des Affaires étrangères, et non de l’Intérieur — moins encore de l’Identité nationale. Autrement dit, cette question ne saurait concerner la « patrie des droits de l’Homme » : elle est un produit d’exportation. C’est aussi à cela que sert Bernard Kouchner, comme l’atteste le Secrétariat d’Etat aux droits de l’Homme placé sous sa tutelle : le fondateur de Médecins sans frontières éloigne la question en la renvoyant hors de nos frontières – alors qu’elle pourrait se poser dans nos frontières, voire à nos frontières, autour des sans-papiers.

C’est à juste titre qu’on s’inquiète des libertés politiques en Chine ; mais c’est à tort qu’on négligerait de s’en soucier en France – comme si la démocratie était une propriété inhérente à notre culture. Ainsi d’un fichier comme EDVIGE qui, selon le Journal officiel du 1er juillet, concerne des « personnes physiques âgées de treize ans et plus » : le Syndicat de la magistrature nous en avertit, « l’enregistrement des données à caractère personnel n’a aucune limite, ni dans le temps ni dans son contenu, puisque pourront être répertoriées toutes les informations relatives aux fréquentations, au comportement, aux déplacements, à l’appartenance ethnique, à la vie sexuelle, aux opinions politiques, philosophiques et religieuses, au patrimoine, au véhicule, etc. ».

Or, il s’agit bien d’un fichier politique. On y trouvera non seulement ceux « qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l’ordre public », mais aussi les personnes « ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif ». Pourquoi faire figurer dans le même fichier ceux qui participent à la vie de la cité et ceux qui la perturbent, sinon pour croiser les données ? Les militants politiques n’y deviennent-ils pas des délinquants potentiels ? En 2006, la première version du fichier ELOI incluait déjà, à côté des étrangers à expulser et de leurs enfants, les visiteurs dans les centres de rétention. Aujourd’hui, le fichier ARDOISE, comprenant toute personne en contact avec la police ou la gendarmerie (à titre de suspecte, de victime ou même de témoin), s’avère contenir des informations telles qu’homosexuel ou handicapé, mais aussi musulman pratiquant ou syndicaliste.

C’est que l’opposition politique est de plus en plus considérée comme un trouble à l’ordre public. Le harcèlement judiciaire du groupe de rap La Rumeur, depuis 2002, rappelait déjà qu’il n’y a qu’un pas de la critique licite à l’outrage, réprimé par la loi. Désormais, les poursuites pour « délit de solidarité » avec les sans-papiers débouchent sur des procès politiques : en écho à une note du ministère de la Justice mettant en cause, le 13 juin, « la mouvance anarcho-autonome », présumée violente, dans les « manifestations de soutien à des prisonniers ou des étrangers en situation irrégulière », c’est Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP, qui, le 23 juin, au lendemain de l’incendie du Centre de rétention administrative de Vincennes, appelle la justice à « la plus grande fermeté » contre les associations : « la plus grande transparence étant pratiquée dans notre pays, raison de plus pour ne pas tolérer que des associations comme RESF viennent semer le désordre au risque de déclencher des émeutes et des actes irréparables ». Autrement dit, c’est justement parce que la France est « la patrie des droits de l’Homme » qu’il serait légitime d’y restreindre les libertés politiques.

Ne nous y trompons pas : si l’on développe aujourd’hui des fichiers comme EDVIGE, c’est pour s’en servir demain. Le combat pour la démocratie commence dans nos frontières. Eric Fassin

1er septembre 2008 - Eric Fassin




NOTES:

[1] www.gisti.org

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Dernière modification le 8 septembre 2008 à 12h33

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